dimanche 29 juin 2008

Roger Caillois : Malversations

Malversations appartient, avec Pierres (1966), L'écriture des pierres (1970) et Le champ des signes (1978), à cette série de textes que Roger Caillois consacra au thème du minéral. D'un genre très singulier, ils s'apparentent autant à la poésie (Pierres est d'ailleurs disponible dans la collection Poésie-Gallimard) qu'à l'essai. L'intuition majeure, déclinée de livre en livre, se retrouve ici formulée en ces termes : "la fantaisie des hommes, l'imagination elle-même ne fait jamais que prolonger les lois générales de l'univers. Sans cesser de s'en nourrir (et de les suivre), elle les développe et les ramifie." Son hypothèse, Caillois cherche à l'exprimer par l'observation des pierres : calcédoines, granits, laves, agathes et oligistes deviennent le prétexte de pages de description où la beauté classique de son style s'allie à une exhibition baroque de mots rares, dignes d'une improbable dictée. Une prose qui n'est pas sans rappeler, dans son immobilité et sa précision picturale, Francis Ponge, ou, plus près de nous, le Patrick Drevet des Petites études sur le désir de voir et des Paysages d'Eros.

Mais ces descriptions sont travaillées par une tension permanente : d'un côté un souci méticuleux d'exactitude et d'objectivité qui fait presque songer à du Robbe-Grillet ("Au-dessous, ouvert sur son pivot, à la verticale de l'angle et dans le même axe, un éventail de jais [...] occupe un arc de cercle d'une parfaite netteté. [...] A l'écart, un second éventail, moindre de moitié et plus évasé [...]") et de l'autre un goût immodéré de la métaphore, paysagère, le plus souvent. Il n'y a là rien d'étonnant pour un auteur qui fait de la métonymie un des principes majeurs de sa lecture du monde : la partie (le caillou) contient nécessairement le tout (la montagne, la vallée, le lac). Et c'est bien là ce qui donne lieu à ces paysages absurdes, impossibles, hostiles comme au début ou à la fin des temps : "au creux de la nasse, se rassemblent des lichens noirs, des dépôts bitumineux, une végétation d'épines et de brindilles qui déteignent, se désagrègent, se diluent en ténèbres délavées". Peut-on encore parler de métaphore filée ? le minéral est si fréquemment décrit avec les mots du paysage qu'on ne sait plus bien quel objet l'auteur cherche à nous dépeindre.

Quant aux moments plus spéculatifs, ils prolongent ces instants de poésie pure sans s'en distinguer vraiment ; c'est là l'autre tension sous-jacente à l'écriture de Caillois. Sa rhétorique si précise, si construite, semble ici plus égarée que convaincante. Cela sonne comme un exercice des limites de la pensée (nous pensons au George Steiner des Dix raisons (possibles) à la tristesse de la pensée, et à son "Est-il réellement possible de penser sans détour ?"). Et certaines pages semblent distiller une véritable sagesse de l'impuissance : "Déchiffrer les signes du granit graphique n'aurait strictement aucun sens, pas plus que n'en aurait la lecture des écorces des platanes, celles des formes des nuages ou de l'ascendant des planètes, pas plus que n'en a celle des songes qui sont eux aussi écorces et nuages, mais de l'âme."

samedi 28 juin 2008

Dominique Muller : Lire la notice et vivre ensuite

Raymond Radiguet prétendait que c'est par la lecture des mauvais livres qu'on apprend à écrire. C'est peut-être, même s'il y a quelque ingratitude à le dire, la raison qui nous a poussé à lire jusqu'au bout, en prenant des notes, le dernier roman de Dominique Muller, Lire la notice et vivre ensuite. Entendons-nous : on ne saurait dire que ce livre est mal écrit. Le style est alerte, enlevé, classiquement économe en adverbes, en épithètes et en subordonnées. Ce qui nous a déplu d'emblée c'est plutôt cette écriture uniformément joyeuse, pimpante et débordante d'idées, de métaphores, de bons mots, de zeugmes, d'opinions tranchantes et paradoxales, de traits d'esprit. Une écriture d'éditorialiste ("un regard à accélérer la fonte des glaces", "une éducation aussi frugale qu'un repas sans fromage ni dessert", "un homme au passé plus lourd qu'un sac à dos de scout"...). Peut-être l'usage de la première personne du singulier aggrave-t-il la situation, en donnant l'impression d'un interlocuteur qui en fait trop, prompt à dégainer son avis bien tranché sur : les sciences physiques, les boules à neige, la bonde fermée des lavabos (!), le mot "résilience", etc. Un style qui s'agite, gesticule, dont la pétulance a tôt fait de lasser et de sonner faux. Et s'excusant même, au besoin, par des clins d'oeil ironiques : "et tant pis si je file la métaphore, cette béquille de poète du dimanche".

De loin en loin, une poignée de motifs récurrents tisse une lâche cohérence à l'ensemble : la chaleur à rendre fou, la nymphe Pytis, Mallarmé, l'adverbe "bref", les guêpes, les noms savants de fleurs. Dominique Muller (la voix des "Papous dans la tête", l'émission culte de France-culture) frôle la lisière de la littérature sans jamais la franchir : "Clair comme de l'eau de roche, d'une netteté trop transparente pour être perçue par la foule des vibrions tragiques épris de tumulte, de goualantes, d'indignations spectaculaires."

Le pitch : Sabine Lachenay, auteur de roman sentimentaux "mâtinés de faits de société", vivant à Venise (comme l'auteur), nous narre son histoire avec trois hommes, surnommés, chemin faisant, Roch, Rocco et Rocky. Et nous raconte l'histoire d'un drame qui arrive sans crier gare, sans raison. Sans doute, le plus grand regret est ce titre excellent et usurpé : "Il se trouve que vivre, avec ce que ça implique d'incohérence et d'improvisation, ça se surmonte par la pratique, à la petite semaine, au petit bonheur, non en se rapportant aux directives d'un vaste plan de nettoyage d'ensemble". Seulement voilà : cette brillante idée de roman, hélas, ne sera pas exploitée. On chercherait vainement, à part dans ce bref extrait, l'argument annoncé par le titre.

dimanche 22 juin 2008

Didier-Georges Gabily : Physiologie d'un accouplement, Couvre-feux

On peut dire que sur les trois romans du dramaturge Didier-Georges Gabily (1955-1996), la conspiration du silence a réussi son coup. Nous ne parlerons pas ici du dernier, L'Au-delà, roman admirable et nécessaire, qu'on peut sans aucun doute placer sur le même plan que certains des plus beaux romans de Claude Simon, La Route des Flandres ou Histoire.
Bref, voilà longtemps que nous nous étions promis de dénicher sur le Net (car ils ne sont plus disponibles chez l'éditeur, Actes Sud), ses deux premiers romans, Physiologie d'un accouplement et le très bref et très dense Couvre-feux. Evidemment, ils soutiennent mal la comparaison avec L'Au-delà, mais ils offrent cet intérêt des premiers textes d'un écrivain, où l'indiscrétion des procédés et des techniques narratives permet de mieux cerner le fonctionnement des textes ultérieurs.
On a donc, déjà, la marginalisation, la démence, l'omniprésence d'une sexualité misérable et crue. Dans Physiologie d'un accouplement, c'est une femme violée par son père qui assassine l'enfant de l'inceste. Dans Couvre-feux, un père qui revient dans sa famille, avec sa fille. Et l'on pense déjà à Faulkner, au Bruit et la fureur, par ces monologues intérieurs qui laissent à peine entrevoir des bribes de récit, mais terrifiants, sidérants, comme des visions de Goya. On ne voit rien, placés le plus souvent au coeur du tumulte, et, bousculés de toutes parts par les ellipses permanentes, la déconstruction chronologique, et une langue qui se fiche royalement d'être compréhensible, on se contorsionne pour voir : "Quand elle se retourne, elle plisse les yeux pour ne pas voir le désordre et la saleté de la chambre maternelle. Elle essaie d'atteindre la porte comme ça, dans l'aveuglement irisé de ses paupières mi-closes."
L'écriture de Gabily - pardonnez la platitude - est virile. Les phrases sont volontiers inachevées, mais abruptement, par des points et non des points de suspension ("Culottes courtes qui te grattaient, gilet de laine qui te."). Et s'entortillent parfois dans de lancinants retours sur elles-mêmes : "Bien sûr, elle ne l'avait jamais fait parce qu'elle savait tes craintes de. Fillasse. T'en es qu'une. Et les respectait. Elle, bien sûr, connaissait cette différence avec ceux de ton âge qui jouaient à la guerre dans les vergers avoisinant les berges. Une, t'en es qu'une. Et la respectait. Ne respectait rien. Ne savait rien. T'aimait." Un style qui fait penser à un homme taiseux, sur le calme duquel plane comme la permanente imminence d'une colère, la menace d'une impétuosité. Si l'on reprend la distinction deleuzienne entre les écrivains qui font bégayer leurs personnages et ceux qui écrivent "bégaya-t-il", Gabily se situe résolument dans la première catégorie...
Une manière donc d'entrer dans l'univers d'un écrivain qui a réservé le meilleur de sa plume à la scène (Gibiers du temps, Violences), mais dont l'oeuvre narrative mériterait largement d'être mieux connue.

samedi 21 juin 2008

Cette image mobile et disputée


"Nous savons que les êtres varient, qu'ils ne sont pas fixés dans leur réalité pour l'éternité. Mais nous ne pouvons nous satisfaire de cette image mobile et disputée."
Roger Nimier, Les Epées.
"Nous sommes des déserts, mais peuplés de tribus, de faunes et de flores. Nous passons notre temps à ranger ces tribus, à les disposer autrement, à en éliminer certaines, à en faire prospérer d'autres. Et toutes ces peuplades [...] n'empêchent pas le désert [...]. Le désert, l'expérimentation sur soi-même, est notre seule identité."
Gilles Deleuze, Dialogues.

dimanche 15 juin 2008

Débris










Un extrait de la musique d'Edouard Artemyev pour Stalker de Tarkovski.

Comme cette mosaïque du grec Sôsos au sol d'une maison à Pergame, asarôtos oikos - chambre non balayée - où sont figurés en trompe-l'oeil les reliefs d'un banquet : coquilles vides, d'oeufs, de crustacés, grappes, dépouillées de leurs grains, os et bogues.

Comme la jonchée de débris, nature morte d'apocalypse détaillée par un long travelling reptile, dans Stalker d'Andréï Tarkovski : sur le dallage inondé et velouté de boue, charpies, brindilles, mousses, rouage et bouteille égueulée, gâchette saupoudrée d'argile sous l'eau lucide et glacée, Saint Jean-Baptiste de Van Eyck, poissons pris au cristal d'un bocal retourné, pièces de monnaie, paysage franco-flamand terre par-dessus ciel, tous insignes d'une culture ruinée ou d'une technique faillie, bercés à peine par le flux et le jusant de quelque inexplicable remous.

Ceci ne s'apparenterait-il pas à cet art du rebut : composer des scories du quotidien un tableau aux irrégularités exquises, aux précieuses rouilles. Ne pas chercher à créer l'unité là où l'écriture ne présente que chaos, désordre de séquences brèves à l'empan débile. Ne pas camoufler les coutures, ne pas couturer même.
Renoncer au fantasme du crime parfait.

vendredi 13 juin 2008

Mais jamais n'allait si avant dans l'empire de la pleine lumière


"Calypso à peine apparue au regard du jour sur le seuil de sa grotte marine, tout devenait ardent et amer dans les âmes, et tendre dans les yeux. Elle s'introduisait subtilement au monde visible, s'y risquant peu à peu avec mesure. Par moments et mouvements de fragments admirables, son corps pur et parfait se proposait aux cieux, se déclarant enfin seul objet du soleil.
Mais jamais n'allait si avant dans l'empire de la pleine lumière que tout son être se détachât du mystère des ombres d'où elle émanait.
On eût dit qu'une puissance derrière elle la retînt de se livrer tout entière aux libertés de l'espace, et qu'elle dût, sous peine de la vie, demeurer à demi captive de cette force inconcevable, dont sa beauté n'était peut-être qu'une manière de pensée, ou la figure d'une Idée, ou l'entreprise d'un désir, qui s'incarnât dans cette Calypso, à la fois son organe et son acte, aventuré."
Paul Valéry, Poèmes en prose.

jeudi 12 juin 2008

Roger Nimier : Les Indes galantes

Achevé hier, bien que j'aie cherché à faire durer le plaisir le plus longtemps possible en ne lisant jamais plus d'une nouvelle par jour, le recueil de Roger Nimier Les Indes galantes, avec la plus grande admiration pour le style, et malgré un imaginaire délibérément futile et enfantin. Par excellence un style brillant, virtuose.
Ecriture lapidaire et sensuelle, où les mots les plus simples se mettent mutuellement en valeur par le jeu des contrastes et des sonorités : "Je songeais à l'ennui du meilleur des pères quand il apprendrait ma perte cruelle. Une petite algue m'entra dans la bouche tandis que je riais, car j'étais bien vivant."
Un goût de l'ellipse qui n'est pas seulement de l'élégance ("Elle me releva avec bonté ; le malheur voulut que nos cheveux s'emmêlassent. - Ah ! me dit-elle ensuite dans un soupir, vous êtes un amant fort ingénieux, mais quelle perversité pour vous jeter sur une vieille femme de ma sorte !" ) mais une vraie stratégie d'écriture pour entretenir l'intérêt et l'excitation du lecteur : "Les deux coups de feu ne firent pas plus d'effet qu'un claquement de voile. Après trois semaines de traversée humide, un coup de vent venait de passer. [...] Archibald [...] détourna tout lentement sa tête, devenue très lourde à porter, des deux corps allongés sur le pont".
Evidemment le ton est volontiers parodique, et non exempt d'un certain humour (en particulier dans la nouvelle intitulée "Frédérice, d'Artagnan et la petite Chinoise"). Et ce qu'on peut appeler le sens de la formule : "Sa mémoire est pleine de faux-plis", "la veule et continuelle pâte des jours".

mercredi 11 juin 2008

Jean Genet : Le Condamné à mort

Un extrait du Condamné à mort (1952) de Jean Genet, lu par Mouloudji, sur une musique d'André Almuro :

mardi 10 juin 2008

Mots-broussailles et mots-fleuves


Je trouve dans une nouvelle du recueil Les Indes galantes, de Roger Nimier, cette classification des mots en deux grandes catégories poétiques : "Tous les mots sont des mots-broussailles ou des mots-fleuves. Deux d'entre eux, seulement, sont en pierre. OUI, qui est en silex, NON, qui est en granit."
Cela me rappelle ce rêve fait il y a plusieurs années, où je distinguais les phrases-chenilles, les phrases-cocons (qui contiennent tous les éléments vitaux, comme reliquéfiés) et les phrases-papillons.

lundi 9 juin 2008

Les 3000 visages de Marcel Proust

L'intégralité de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust lue par 3000 personnes devant leur webcam. Tel est le projet artistique de Véronique Aubouy. L'inscription se fait sur son site, Le Baiser de la Matrice.

Ce que tu hais

"Dis-moi ce que tu hais, je te dirai ce que tu es. Nous sommes facilement indulgents pour les démons étrangers. Nos plus véhéments anathèmes s'adressent à nos péchés secrets. Dans quelle mesure le coupable, devant la "sainte indignation" de son juge ou de son bourreau, est-il en droit de répondre : c'est notre ressemblance qui dicte ton verdict et qui arme ton bras !"
Gustave Thibon, Destin de l'homme.

dimanche 8 juin 2008

Kingsley Amis : La Moustache du biographe


Fini hier soir le roman de Kingsley Amis "La moustache du biographe", avec une pointe de déception. Le style truculent des premiers chapitres (on rit beaucoup dans la première moitié du livre) laisse peu à peu place à un climat plein d'aigreur et d'amertume. Mais même si l'humour vachard tourne parfois un peu à vide ("Une fille [...] vint lui ouvrir, vêtue apparemment d'un morceau de la tapisserie de Bayeux" ; "Gordon monta dans un bus apparemment réservé à des champions ou vice-champions d'une compétition paneuropéenne de laideur"), ce livre offre son lot de bons moments.

C'est dans la satire grinçante du monde des lettres et de son snobisme que la vision de Amis fait le plus mouche. Les dialogues fins et souvent pénétrants rappellent parfois Lubitsch : "Quand tu tiens un sujet, tu ne laisses pas tomber facilement, hein ? C'est un peu fatigant, tu sais. Les gens n'ont pas forcément envie de penser ce qu'il disent."

samedi 7 juin 2008

Larves sans métamorphoses suffisantes

"Nous sommes des larves. Les appartements sont nos fourreaux. Des sortes de fourreaux faits de pierre et de soie que, larves sans métamorphoses suffisantes, nous tissons autour de nous dans le dessein de nous défendre de nos congénères et avec l'espoir de protéger nos différentes mues dans le sommeil, dans la sexualité et dans l'âge. Des larves grossières en train de chitiniser leurs fourreaux."
Pascal Quignard, Les Escaliers de Chambord.

Les portes où nous aimions à nous cogner

"L'expérience, dans l'ordre des êtres, chimère inutile. Il n'y a d'expérience que trop tard, puisqu'il n'y aurait rien si elle était là, car elle détruirait l'édifice de nos rêves, ces rêves où nous vivons. Elle ouvrirait les portes où nous aimions à nous cogner."
Roger Nimier, "Livre de raison", in Traité d'indifférence.
Related Posts with Thumbnails