lundi 29 septembre 2008

La fin est une chose minime

"L’origine toujours mystérieuse des histoires m’intéresse davantage que leur fin, toujours prévisible, c’est pourquoi je ferais un conteur lamentable – ne suis-je pas naïvement en train d’allumer le feu de la veillée sur le toit de ma chaumière ? –,un piètre conteur uniquement soucieux des commencements, des sources, des généalogies, des étymologies, et reculant sans cesse le point de départ de son récit au lieu de passer outre."
Eric Chevillard, Préhistoire.

"La fin – la fin est une chose minime, lamentable ; rien de commun avec les fortes détonations d’une grande masse explosive, pas de fières fontaines de décombres jaillissant dans un ciel troué."
Hermann Lins, Les Estuaires de la mort.

jeudi 25 septembre 2008

Pour saluer l'automne

Oeuvre de Doug et Mike Starn.


Scrooge, Autumn song.

mardi 23 septembre 2008

Eric Chevillard : Préhistoire

Le narrateur de Préhistoire n’a pas de nom. Il succède à Boborikine, et avant lui à Crescenzo, dans le rôle de gardien et de guide de la grotte préhistorique de Pales. Il y a du Beckett dans ce début misérabiliste où le narrateur revêt l’uniforme de son prédécesseur, trop grand pour lui, aux chaussures élimées et dépareillées. Mais négligeant son travail, il ne tarde pas à s’attirer les remontrances de sa hiérarchie. Bientôt il s’enferme chez lui, coupe l’arrivée d’eau, l’électricité, occulte les fenêtres, et le livre s’achève tandis qu’il s’apprête à recouvrir de fresques les murs de son habitation. Le titre est aussi à entendre d’un point de vue formel : le livre n’est qu’un long prologue, et se termine significativement sur le mot "porte" ; comme dans le paradoxe de l’archéologue ("La pratique de l’archéologie suppose la souplesse du jeune spéléologue et l’érudition du vieux scientifique"), le temps idéal de la fiction n’adviendra pas.

Il est beaucoup question de pourrissement dans Préhistoire, ou plutôt de la lutte dérisoire des hommes contre le pourrissement, de ces moisissures qui menacent la conservation des peintures magdaléniennes de la grotte de Pales, à la figure de Nicolas Appert qui s’invite dans la fiction ("Appert, contemporain d’Emile Littré, lequel imagina également un système très astucieux de conservation en vase clos des matières corruptibles"), en passant par les montagnes d’ordures où nos souliers continuent sans nous leur existence :
"ils continuent seuls, mus par de nouvelles énergies, nouvelles forces, le courant des rivières, le caprice d’un chien errant, la pelle du cantonnier, l’incessante activité sismique ou volcanique des reliefs dans les décharges publiques, les brusques affaissements, tassements, plissements : ils participent de toute leur précarité à ces orogenèses rapides et sans lendemain, s’accordant parfois une halte dans les fumées, reprenant bientôt l’ascension, basculant à peine arrivés, et la montagne entière s’éboule sur leurs talons, lentement, mollement, tandis que se forme ou surgit plus loin une autre cordillère".
On retrouve le style jubilatoire d’Eric Chevillard, avec son inventivité délirante ("sanguine, comme ces oranges congestionnées dont on redoute qu’elles n’entonnent une chanson d’ivrogne au dessert, avant de rouler sous la table"), sa poétique de l’abject ("la cervelle dénouée, gros animal de viande humaine attendrie, sans nerfs, sans âme, ni cet arrière-goût douceâtre de vase, mais délicate, très fine"), son humour absurde et volontiers grinçant : "L’année suivante, il reçoit du gouvernement un prix de 12 000 francs et publie sa méthode dans un livre bientôt célèbre : L’art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales. Mais il rompt avec la comtesse d’Herculaïs, inconstante, capricieuse, fantasque, ça ne pouvait plus durer".

Sur le ton fantaisiste, Eric Chevillard nous parle des origines de la création artistique, de ce qui peut pousser, à trop fréquenter la grotte de l’histoire de l’art, à créer à son tour, même si l'histoire n'est que répétition ("une œuvre universelle qui recoupera toutes les autobiographies et nous dispensera de leur lecture répétitive, évoquant au fil de ses pages le préau, le grenier, la punition, le champignon, la lettre, la rencontre, le mensonge, l’accident, la chanson, le baiser, l’incendie, l’examen, la fracture, la rupture, la tempête"). Et peu importe si l'histoire n'a pas de sens :
"il serait possible de raconter l’Histoire à rebours, partant d’aujourd’hui, en commençant donc par la fin pour remonter le cours des âges jusqu’aux plus anciens vestiges connus, alors on verra se dégager aussi bien une logique de progrès, les effets et les causes intervertis, l’enchaînement des faits nous paraîtrait non moins inexorable. On mesurerait avec le même ébahissement le chemin parcouru par les hommes depuis l'époque des villes automobiles, téléphoniques, peu à peu débarassées de ces nuisances, déconstruites quartier par quartier pour laisser place à la campagne paisible et isolée, à ces villages fermiers où les toits des maisons prenaient appui sur des nids d'hirondelles, avant que de nouvelles amélioraions n'interviennent, toujours dans le sens de la simplification, les lourdes pierres des murs si difficiles à extraire étant astucieusement remplacées par de légères cloisons de branches ou de torchis, pour en arriver enfin au confort de nos cavernes modernes."

lundi 22 septembre 2008

Un peu de mauvais esprit (3)

Une nouvelle saillie drolatique due à l'Ermite du Creusot : aujourd'hui, Christian Bobin nous parle de brins d'herbe, de soin dentaire et de Frédéric Chopin.






mercredi 17 septembre 2008

De notre mal personne ne s'en rie

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Villon, L'épitaphe Villon, dite également Ballade des pendus








Jehan Alain, Dans le rêve laissé par la ballade des pendus, par Daniel Fuchs.

lundi 15 septembre 2008

Les charmes de la digression

"Les digressions - ne trouvez-vous pas ? - doivent être comme ces arceaux que les enfants ont l'air de jeter à l'abandon, fort loin, mais qui, grâce à un mouvement essentiel de retour, imprimé dans le lancé, reviennent dans la main qui les a projetés."
Villiers de l'Isle-Adam, L'Eve future.

"Quant à cette nouvelle suspension dans le déroulement de mon récit, elle nous aura au moins permis de nous intéresser un peu à ce qui se passe ailleurs. On aurait trop volontiers tendance à se couper du monde. Ce n'est d'ailleurs pas le seul charme de la digression : peut-être constitue-t-elle vraiment le plus court chemin d'un point à un autre, si l'on y réfléchit bien, tant la ligne droite est encombrée."
Eric Chevillard, Préhistoire.

samedi 13 septembre 2008

Marie NDiaye : Comédie classique

Non, Zone de Mathias Enard n’est pas pionnier dans son genre : d’autres romanciers ont auparavant tenté le tour de force du "roman en une seule phrase". C’est notamment le cas des Portes du Paradis de Jerzy Andrzejewski, et de Comédie classique de Marie NDiaye. Certes, notre auteure n’atteint pas les 517 pages du roman récent de Mathias Enard (encensé par Pierre Assouline, qui se demande au passage "où s'arrête un incipit"), puisque le roman de Marie NDiaye prend plutôt le parti de la brièveté (une petite centaine de pages).
Le procédé impose forcément au lecteur un tempo rapide, frénétique même, qui n’est pas sans participer à l’humour du texte (nul étonnement à ce que l’auteure soit également dramaturge). A lire ce livre, on finit par se trouver une certaine ressemblance avec le personnage de ce vieux cousin endimanché, bousculé par la cohue parisienne, et qui finit par se faire voler sa valise : l'écrivain s’amuse à nous placer dans une situation inconfortable pour mieux nous dépouiller.
Un cousin de province qui vient passer quelques jours à la capitale, une sœur vieille fille et acariâtre, une jeune homme fauché qui rêve de devenir romancier : Marie NDiaye joue à fond la carte du stéréotype, et passe en revue tous les codes du roman du XIXe siècle, avec un humour du cliché qui se retrouve jusque dans le style ("pudeur bourrue", "fraîches et fragrantes fleurs"...), un style châtié jusqu’à l’absurde avec ses préciosités et ses imparfaits du subjonctif incongrus ("elle avait ouvert la porte avant même que je fusse arrivé afin que je montasse le plus vite possible et la rejoignisse au salon").
Une affaire d’assassinat qui défraye la chronique et sur laquelle chaque personnage a son avis (et dont les protagonistes finissent par se superposer à ceux du roman lui-même) parcourt le texte à la manière d’un irrésistible running gag. Car c’est bien l’humour qui évite à ce texte de sombrer dans le pensum. Virtuose, subtil mais un peu insipide, cet exercice de style mâtiné de "stream of consciousness" a des allures de Les lauriers sont coupés post-Nouveau-roman. C’est à la fois le charme et la limite d’un roman qui reste une bonne introduction à l’univers de Marie NDiaye.
La romancière travaille actuellement à un film avec Claire Denis.

lundi 8 septembre 2008

Anthologie de poche

L'oeuvre des grands écrivains fournit depuis toujours les périphrases les plus diverses pour dire l'acte d'amour.
Ainsi, Valéry susurre : "combattre dans l'ombre une hydre de baisers" ;
Quignard calligraphie : "satisfaire avec une piété obsédée à la crue religieuse que la beauté de l'autre a accumulée dans tout le corps" ;
Saint-John Perse enchérit : "s'abandonner au savant pillage de sa province" ;
Proust euphémise : "faire catleya" ;
Barthes déplore : "envoyer au diable l'Imaginaire" ;
Jarry syllogise : "obscurcir la conscience des agonies" ;
de même que Rimbaud : "s'employer à la perfection des générosités vulgaires"...
(Photographie de Gina Folly)

samedi 6 septembre 2008

Rigueurs de l'été normand (2)

Une nouvelle citation pour moins regretter cet été que nous n'aurons pas eu :
"L'air de mer rend les hommes hébétés. L'été sur la plage m'emplit de plaisir deux jours, de désarroi au bout de quatre jours, de stupidité profonde au terme d'une semaine. Manger, dormir, excréter et pisser, jouer, s'occuper les mains et les jambes, se coucher au soleil, se laver, se baigner, se sécher, concentrer le regard infiniment sur le corps de soi-même sapajou ou des autres petits voisins ouistitis s'épouillant, voir en clignant des yeux à cause de la violence de la lumière, sentir extrêmement (tout sent sur les bords de mer, et sent l'enfance jusqu'à la hantise et l'écoeurement [...] ), respirer ou du moins s'efforcer de respirer pour se soustraire à l'odeur régressive, songer creux et inlassablement, craindre la pluie, se protéger du froid, s'abriter du vent, et comme accessoirement parler, s'habiller, aimer, lire, se tenir debout, penser."
Pascal Quignard, Le Salon du Wurtemberg.
(Photographie de Richard Misrach)

mardi 2 septembre 2008

Jean-Benoît Puech : La Bibliothèque d'un amateur

Voilà près de trente ans que l’œuvre narrative de Jean-Benoît Puech s'échavaude autour de la figure de Benjamin Jordane, un écrivain imaginaire dont Puech nous donne à lire successivement la biographie, les récits, les notes de lecture, etc. La Bibliothèque d’un amateur (1979) se présente ainsi comme une suite de critiques de romans imaginaires appartenant à la bibliothèque idéale du même personnage.
La démarche n’est pas sans rappeler le travail d’Hubert Renard, cet artiste dont l’œuvre n’existe que par les photographies d'expositions (voir illustrations), les cartons d’invitation aux vernissages, les articles, tous parsemés d’imperceptibles indices qui permettent de comprendre que, en réalité, les expositions décrites n’ont jamais eu lieu, que les œuvres photographiées n’existent pas. Les photographies sont des maquettes, et les articles des textes de l’artiste lui-même. On peut aussi songer à Anne et Patrick Poirier et à leurs relevés de fouilles archéologiques de sites imaginaires.
Cérébrale et conceptuelle, l’œuvre de Puech l’est, assurément. Mais après tout, nous passons notre vie à lire des critiques de livres que nous n’avons pas lus, et même souvent à parler de livres que nous n’avons pas lus. C’est le principe de toute recommandation : comme dans la théorie du désir triangulaire de René Girard, on désire aimer ce que la médiation d’un tiers désigne à notre désir de lecture. Pourquoi s’exposer à une possible déception ? Comme l’écrit le narrateur : « Il serait maladroit de dévoiler ici un dénouement que nos lecteurs peuvent cependant imaginer »…Le dispositif du livre de Puech donne ainsi à voir, non sans humour, tout l’échafaudage fantasmatique que nous bâtissons autour des livres que nous aimons. S’amusant au passage à inventer de merveilleux titres de romans (« Le Menuet des simples » de Martin Larsson, « Le Second Jubilé de la reine Victoria » de Stephen Foster) ou des noms de revues littéraires plus vrais que nature (« P.A.O.L.A. », « Les Cahiers d’Euterpe »), Puech jette un regard ironique sur la critique, et parodie volontiers les tics de langage des universitaires, désamorçant au passage ce qu’on serait tenté de lui reprocher :
« Ceux qui prétendent que Logres, brillant intellectuel dépourvu de sensibilité à l’écriture et dont les idées s’étiolent dans leur forme laborieuse et fade, ferait mieux de s’en tenir aux travaux universitaires, trouvent ici une confirmation de leur inqualifiable jugement. »
Dans le sillage de Maurice Blanchot, l’œuvre de Puech est fondée sur la conviction que la littérature n’existe que dans son impossibilité : la mise en abyme se poursuit donc naturellement dans les récits eux-mêmes, qui ne sont que secrets, anonymat, voeux de silence, disparitions.
Le style est délibérément neutre, châtié et aseptisé. Les longs résumés, parfois indigestes, confèrent au livre une esthétique très particulière, comme du Handke en plus fruste. Et l’on finit par trouver une indécidable grâce à ce texte tissé d’allusions et de citations, "comme des révélateurs, des condensateurs de ses propres obsessions trop abstraites. […] On pense à ces bandelettes dont s’entoure l’homme invisible afin que son corps apparaisse, même caché et comme momifié sous ces effets impersonnels."
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