vendredi 31 octobre 2008

Edouard Levé : Autoportrait

"Je me trouve plus souvent laid que beau. Les moments où je me trouve beau ne coïncident pas avec ceux où j'aimerais l'être."

"Je ne savais pas quoi répondre quand un adulte me disait : "C'est bien vrai ce mensonge ?"

"Je crois que les gens qui font le monde sont ceux qui ne croient pas en la réalité, par exemple, pendant des siècles, les chrétiens."

"Je suis égoïste malgré moi, je n'ai même pas l'idée d'être altruiste."
Edouard Levé, Autoportrait.


Bach, Invention à trois voix en fa mineur BWV 795, par Glenn Gould.

lundi 27 octobre 2008

Vulgarité fatale

"Le plus beau style en poésie, et même en prose, est le style imprévisible : quand le mot, purgé de l’habitude, arraché à la sclérose qui l’étouffe, reprend sa qualité noble, sa force de germe pour féconder l’idée et la rendre à la vie. Et, sans doute, il se fera scléreux à son tour ; mais il n’est pourtant pas si certain qu’il se laisse déchoir à la vulgarité fatale, au train commun de l’expression mécanique et de l’automate. […] L’imprévu n’est d’ailleurs pas l’étrange, l’absurde ni même l’extraordinaire : c’est au contraire un naturel qu’on n’a point vu jusque-là ni su prévoir."
André Suarès, Idées et visions.
(Photographie de Jordi Huisman)

jeudi 23 octobre 2008

François Bégaudeau : Antimanuel de littérature

Dérogeons à la ligne éditoriale de ce blog, et parlons pour une fois de ce dont tout le monde parle. Il est des livres dont, si on ne les évoquait pas à leur sortie, on ne parlerait jamais.
Le programme de l’Antimanuel de littérature de François Bégaudeau est ambitieux. Il s'agit de reprendre et interroger tous les présupposés des manuels de littérature en usage au lycée : la littérature existe-t-elle ? la littérature est-elle indispensable ? la littérature est-elle morte ?...
Mais à qui s'adresse François Bégaudeau dans cet "antimanuel" ? pas aux lycéens (c’est lui-même qui le dit), mais pas davantage à l’honnête homme soucieux de parfaire sa culture. Pas sûr que le non-initié apprécie, par exemple, le sel de la blague sur l’emploi du mot "langue", tellement à la mode dans les milieux littéraires, au sujet de Victor Hugo. Il ne s’adresse pourtant pas davantage aux universitaires, qu’on imagine aisément irrités par le petit jeu des notes de l’éditeur et notes de l’auteur se renvoyant plaisamment la balle en bas de page. Bégaudeau écrit : "C'est le cas de ce qu'on appelle Nouveau roman, exemplairement de Claude Simon. Sur la route des Flandres, l'histoire et l'Histoire piétinent [...]". Note de l’éditeur : "Allusion masquée au roman La Route des Flandres, 1960". Sic. Les amateurs se sentiront méprisés, les professionnels infantilisés.Sur le mode de la digression permanente, Bégaudeau énumère tous les clichés possibles sur la littérature, s’en moque gentiment, joue un peu avec, et passe à autre chose. De loin en loin, il donne son point de vue de lettré sur l’actualité des médias (l’usage du mot "tsunami"), confond style et préciosité, règle quelques comptes (Richard Millet, Yasmina Reza). Il nous assène pourtant quelques grandes vérités intangibles : la littérature est par essence fascinée par le corps de la femme, la littérature est de préférence dépressive, l’écrivain est misanthrope et fermé au monde, l’art c’est de cacher l’art. Ah, et aussi : il ne faut jamais mettre de virgule avant le mot "et" (p. 222). Il n'explicite même pas (il aurait du mal) ses propres présupposés (pourquoi devrait-on préférer la concision et la sobriété à la préciosité et l’emphase ? préférer peu de virgules à beaucoup de virgules ?).
Chacun sera libre d’apprécier ou non l’humour potache et/ou méchant de Bégaudeau. Dans tous les cas, il faudra faire avec : si on expurgeait le livre de toutes ses saillies supposées drolatiques, il tiendrait en dix pages. C’est comme un blog : si vous n’aimez pas le ton et l’humour de l’auteur, il ne vous donnera jamais envie de lire les livres dont il parle.

Alors de quoi est-il question dans le livre de Bégaudeau ? Beaucoup de Bégaudeau lui-même, en fait, qui ne recule devant aucune occasion d'auto-promotion, et agrémente son texte de passionnantes notations autobiographiques : Bégaudeau n’a pas adhéré à l’UMP, page 40, Bégaudeau a rendez-vous avec Jeanne à 17h15 métro Saint-Maur page 59, commande une Grimbergen éventée page 71, ennuie Jeanne page 101, et caetera.
On n’est pas à l’abri de lire quelques heureux raccourcis : la littérature comme "distinction intransitive", par exemple, ou encore Flaubert comme écrivain post-systématique, le Nouveau roman comme vertical et fantasmatiquement pictural. La charge contre les analyses d’allitérations dans les commentaires composés est aussi plutôt bien vue.
Dans un article qui nous avait paru de mauvaise foi, Pierre Assouline ne sauve de ce livre que l’iconographie et la sélection des textes. Reste l’iconographie. Le lecteur sera mieux avisé d’acquérir directement les œuvres de Gombrowicz et Henri Michaux, que Bégaudeau cite en effet beaucoup, mais dont il n’a ni la profondeur ni l’humour.

dimanche 19 octobre 2008

Edouard Levé : Oeuvres

D’Edouard Levé (1965 – 2007), nous avions déjà été séduit par le bref Autoportrait – un de ces livres rares et bénis qui peuvent s’offrir à toutes ces personnes à qui, précisément, on ne sait jamais quoi offrir.
Dans un style neutre qui fait songer à Sophie Calle (phrases courtes, présent de l’indicatif), Oeuvres énumère 533 descriptions d’œuvres imaginées par l’auteur mais jamais réalisées. Ces deux-cents pages, évidemment, peuvent se lire comme une savoureuse radiographie de l’art contemporain, dont les œuvres décrites déclinent à l’envi bon nombre de topos (pardon, de topoï) : animaux empaillés, ready-made, images pornographiques, textes projetés sur les murs, œuvres in situ, etc.
Les propositions vont du déjà-vu :
"168. Dans l’obscurité d’une salle ronde, sur une table, est posée une lampe dans l’abat-jour de laquelle est ajourée la phrase In girum imus nocte et consomimur igni. Le palindrome se projette en continu sur le mur."
au carrément irréalisable :
"41. Les Disparus. Un film se compose de rushes non utilisés de longs métrages dans lesquels n’apparaissent que des personnages secondaires disparus du montage final. Les répliques, qui guident le montage, sont agencées de telle sorte que les dizaines de disparus semblent se répondre, dans des dialogues dont le naturel contraste avec l’incohérence."
Levé fait encore une fois la démonstration de son humour si particulier, toujours veiné de mélancolie, comme dans ce ready-made présentant les photos de Ron Hubbard, le fondateur de l’église de scientologie, "dans les vêtements supposés de l’avenir, commandés à plusieurs stylistes", "pour paraître à la mode à ses fidèles après sa mort", ou encore dans l’idée 154 :
"154. Sculptée dans un analgésique, une galère miniature pointe sa proue vers le nadir."
Le ton est volontiers grinçant, et les œuvres ont souvent des airs de rituels macabres.
"372. Les bruits quotidiens d’une famille sont enregistrés dans une maison. Puis la famille déménage, la maison est vide. Restent les empreintes des meubles au sol et aux murs. Dans chaque pièce sont diffusés les enregistrements qui y ont été faits."
Le plaisir de lire sera, comme chez Jean-Benoît Puech, proportionnel au nombre d’occasions où l'on aura levé le nez du texte pour faire travailler son imagination :
"211. Une grande peinture murale en extérieur ne se dévoile, par fragments, que lorsque le vent soulève les petites écailles articulées qui le masquent."
(Illustration : le mini-musée ambulant d’Herbert Distel, avec son chat de 3 cm peint par Kokoschka, son morceau de chemise de Boltanski…)

mardi 14 octobre 2008

Dans le noir favorable

"Le silence de la nuit est d'un luxe supérieur. Effacée par magie la vie bruyante et affairée du jour. Fenêtres ouvertes, toutes lumières éteintes, je savoure une fraîcheur que je n'aurais pas connue quelques heures plus tard, descendant dans la vie banale - cette présence sourde, avivée d'absence, ce coulis de vent sur toute chose, renouvelée, revigorée de son retrait nocturne, neuve d'être autre, là, dans le noir favorable, qu'on sent pouvoir presque toucher de la main."
Jean-Paul Michel, La Vérité jusqu'à la faute.







Luc Ferrari, Presque rien n°2, "Ainsi continue la nuit dans ma tête multiple"

lundi 13 octobre 2008

Inexplicable inhibition musculaire

"La musique occidentale sacrifia la danse originaire qui appartient néanmoins au noyau archaïque. C'est d'abord le délaissement de la transe puis c'est le renoncement à quitter le rang des rameurs qui autorisèrent son écriture. Qui expliquent son exécution assise mais surtout son inexplicable et pour ainsi dire "onirique" inhibition musculaire - sa prodigieuse audition assise.
Nos larmes coulent sans que nos mains les essuient tant la crainte des voisins, entravés comme nous dans les rangées d'orchestre, nous contraint à demeurer immobiles, les doigts crispés sur nos cuisses, les visages nus pleurant face à la musique."
Pascal Quignard, Boutès.
(La fin de la Cantate de noël d'Arthur Honegger, par le Monteverdichor Würzburg, dir. Matthias Beckert)

dimanche 12 octobre 2008

Intelligenti pauca (2)

Nouveau bouquet de “Six-word memoirs”, qui nous ravissent décidément par leur tonalité douce-amère :

It’s like forever, only much shorter.
Pete DeVito

I auditioned. I got the part.
Faith Hoffman

Still trying to impress my dad.
Shoshana Berger

Painful nerd kid, happy nerd adult.
L.J. Williamson

Did I miss a deadline again ?
Bruce McGill

Thought I would have more impact.
Kevin Clarke

When all else fails, start running.
Dean Karnazes

Like an angel. The fallen kind.
Rick Bragg

If there’s more, I want it.
Alex Hart

(Photographie de Parke Harrison)

samedi 11 octobre 2008

Trésors pratiques de la littérature, profitables à la vie quotidienne (1)

ou : Pour lire avec profit l’œuvre des grands auteurs"Chaque fois que je n’écoute pas attentivement une conversation, ou chaque fois que je ne comprends pas une chose, même à la maison, je dis toujours : Oui. Pas une seule fois encore ça ne m’est retombé dessus. Même dans le cas où je peux ainsi paraître approuver quelque chose que je devrais réprouver. En pareil cas, je peux toujours faire croire à l’ironie de mon acquiescement. Dire oui, la plupart du temps, c’est aussi dire non."
Dezso Kosztolanyi, "Le contrôleur bulgare", in Le traducteur cleptomane.
(Merci à RB pour la recommandation)

mercredi 8 octobre 2008

Intelligenti pauca (1)

Nous avions déjà parlé de Not quite what I was planning, ce recueil d'autobiographies en six mots, d'inconnus et d'écrivains célèbres, initié par la revue américaine Smith magazine. Nous ne résistons pas au plaisir de livrer notre sélection personnelle des contributions les plus cocasses et/ou les plus poignantes :

Born at 23, childhood doesn't count.
Krissy Karol

I colored outside of the lines.
Jacob Thomas

Anything possible - but I was tired.
Cheryl Family

Fifteen years since last professional haircut.
Dave Eggers

I like girls. Girls like boys.
Andrea Dela Cruz

Lived like no tomorrow ; tomorrow came.
C.C. Keiser

My life's a bunch of almosts.
Shari Bonnin

Birth, childhood, adolescence, adolescence, adolescence,
adolescence...
Jim Gladstone

Doing more for less is life.
Rondelle Conway

I served my debt to society.
Michael Frisch

(Illustration : Helen Nehill)

lundi 6 octobre 2008

Pascal Quignard : Boutès

"Tout sentiment esthétique dans l’âme des bêtes, comme dans celle des hommes, est simplement une rechute."
Plus de dix ans après La Haine de la musique, Pascal Quignard nous livre une nouvelle (la dernière, prétend-il) méditation sur la musique. Autour de la figure de Boutès, l’Argonaute dissident (des-sedeo, se dés-asseoir, nous dit l’auteur) qui céda à l’attrait du chant des Sirènes et se jeta à l’eau, l’auteur déploie un réseau de citations, d’images (l’homme de la grotte de Lascaux, le Plongeur de Paestum) dans un essai résolument poétique qui cite peu les musiciens – seuls sont nommés Messiaen, Scelsi et Schubert, ce dernier promu penseur de "la nudité, du froid et de l’absence de tout secours". La légende raconte que Orphée monte sur le pont du navire et se met à jouer de la lyre pour couvrir le son du chant des Sirènes : comme si la musique se définissait par son rôle conjuratoire, naissait de l’angoisse d’une mort par le retour à l'état amniotique.
Pascal Quignard, c’est dans le même souffle la délicatesse et la crudité, un univers qui balance toujours entre rudesse et poésie chuintée (rappelant ainsi l’œuvre des antiques, la raideur des fresques romaines qui illustraient le Sexe et l’effroi). En dix-sept chapitres de longueur variable, de deux lignes à quelques pages, il scrute les étymologies, mêle contes shintô, citations de Pline et de Lycophron l'Obscur, et fragment autobiographique (l’abandon de la thèse avec Emmanuel Levinas), pour refermer son livre sur la modeste image d’une nature morte hollandaise. Le style enchante par la grâce d’un article indéfini ("vague chaude, nourrissante, apaisante, qui ne retombait jamais. Le corps la buvait comme s’il était un sable."), la simplicité d’une épithète ("couverte des fruits si noirs du lierre, ronde, lourde") et il nous semble entendre Quignard lui-même nous faire une confidence, de sa douce voix un peu stertoreuse. En chemin, l’amateur d’aphorismes glanera quelques pierres pour sa collection :
"La musique ne re-présente rien : elle re-sent. Elle est comme les prénoms quand les prénoms ne font encore que retentir de l’affect."










Marguerite au rouet de Schubert, transcrit par Liszt, sous les doigts du grand Egon Petri.

vendredi 3 octobre 2008

I shop therefore I am

"Ainsi borne-t-on la faculté d'imagination à guider son choix entre les courtes satisfactions que l'on nous dispose ; elle ne serait pas seulement inutile à notre état, mais très préjudiciable de dépiter tous ces dédommagements du confort moderne, ces distractions générales, ces luxures avariées contre quoi on nous échangea l'éternité terrestre ; et qui sont tout le bonheur d'exister qui nous reste."
Baudouin de Bodinat, La vie sur Terre.

jeudi 2 octobre 2008

Quelque chose que nous avons perdu


. from akiruna on Vimeo.

"G. nous dit qu’il ne finit pas une peinture, mais qu’il "l’abandonne". A quel point l’abandonne-t-il ? Peut-être est-ce au moment où elle pourrait devenir une "peinture" ? Après tout, ce n’est pas une "peinture" que l’artiste voulait vraiment. Une étrange propagande semble faire croire que, parce que quelqu’un compose ou peint, ce qu’il veut nécessairement est de la musique ou un tableau. L’achèvement ne réside pas dans le fait de nouer des choses entre elles, de "livrer ses sentiments", ni de "raconter la vérité". L’achèvement est simplement la mort éternelle de l’artiste. Tout chef-d’œuvre n’est-il pas une scène de mort ? N’est-ce pas la raison pour laquelle nous voulons nous en souvenir, parce que l’artiste se retourne sur quelque chose quand il est trop tard, quand tout est fini, quand nous voyons cela comme quelque chose que nous avons perdu ?"
Morton Feldman, Après le modernisme.
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