mercredi 26 novembre 2008

Vaines mains

"Tu pourrais t'effondrer d'un seul bloc dans la néant où vont les morts : je me consolerais si tu me léguais tes mains. Tes mains seules subsisteraient détachées de toi, inexplicables comme celles des dieux de marbre devenus poussière et chaux de leur propre tombe. Elles survivraient à tes actes, aux misérables corps qu'elles ont caressés. [...] Redevenues innocentes, puisque tu ne serais plus là pour en faire tes complices, tristes comme des lévriers sans maître, déconcertées comme des archanges à qui nul dieu ne donne plus d'ordre, tes vaines mains reposeraient sur les genoux des ténèbres. [...] Avec de petits sanglots satisfaits, je repose la tête comme un enfant, entre ces paumes pleines des étoiles, des croix, des précipices de ce qui fut mon destin."
Marguerite Yourcenar, Feux.

"Conquêtes de la station debout, les mains témoignent d'un affranchissement qui a engendré le désoeuvrement, et le désir. Elles sont belles du pouvoir qu'elles ont d'être inutiles et de baller ou de reposer, encombrées seulement d'elles-mêmes, propres à refléter le dénuement auquel l'homme en les acquérant s'est voué. [...] Les veines y cheminent, venues du fond du corps et affleurent là, gonflées. L'éclairage souligne leur relief comme il soulève, dirait-on, l'ensemble de la main, ou du moins la tient soulevée, lui confère une substance qui paraît impondérable, lui permet de demeurer comme suspendue. Les mains de l'autre sont ce qu'il a de plus réel. Toujours en avant de lui, elles sont toujours en avance sur lui, toujours plus pleines, toujours plus savantes. Elles trempent dans le présent qu'elles aiguisent et façonnent. [...]
Il n'est pas de main qui n'en appelle avec sa nudité au contact d'une autre peau. Elle semble toujours se retenir de céder à une attirance. Elle magnétise d'une charge aspirante l'espace au coeur duquel elle se tient."
Patrick Drevet, Paysages d'Eros.

dimanche 23 novembre 2008

Jerzy Andrzejewski : Les Portes du Paradis

Comme Comédie classique de Marie NDiaye, lu récemment, Les Portes du Paradis (1959) de Jerzy Andrzejewski pousse de manière radicale le parti pris d’une syntaxe monstrueusement dilatée : son roman tient en une seule phrase. L’effet obtenu est cependant fort différent : si le procédé sonne chez NDiaye comme un exercice de style brillant, drôle mais un peu creux, il prend ici une tout autre dimension : comme un interminable serpentin, avec ses courbes, ses répétitions lancinantes, la phrase d’Andrzejewski est processionnelle, litanique, évoquant le flot logorrhéique d’un Thomas Bernhard, dont les "transphrases" entraînent la lecture vers l’avant, comme un déséquilibre qui pousse à courir pour ne pas tomber. Il ne s’agit plus d’un tour de force ludique, mais d’un véritable parti pris esthétique.
"tout est vain, fors la honte et le préjudice, le rassasiement des sens n’étanche pas le désir, d’un désir satisfait cent autres surgissent encore plus impérieux, les actes nés des désirs les plus purs agonisent dans l’infamie et peut-être même qu’il n’y a pas de purs désirs, le besoin de violence et de cruauté secoue la nature de l’homme, (…) dans la prison de sa chair et de son esprit, il cherche désespérément et en vain une issue, c’est en vain qu’il s’agrippe aux apparences d’un salut, il ne peut s’oublier que dans la violence, une violence déparée d’illusions, nue et noire comme la haine, voilà ce qu’il pouvait penser chevauchant solitaire par la forêt"
Le roman d’Andrzejewski, il est vrai, ne contient pas une mais deux phrases : la première de la page 7 à 158, et la deuxième et dernière : "Et ils marchèrent toute la nuit." Car c’est de marche, d’avancée inexorable, qu’il est ici question : marche vers un but lointain et irréaliste, absurde mais nécessaire. Inspiré de l’épisode mythique de la Croisade des enfants, comme le texte éponyme de Marcel Schwob, Les Portes du Paradis évoque ces romans de Virginia Woolf où se succèdent les monologues intérieurs des différents protagonistes : un à un, les enfants vont se confesser auprès du vieux moine qui les accompagne, et qui va peu à peu découvrir que les raisons des jeunes croisés sont loin d’être du seul ressort de la foi. La convergence des récits va conduire à une fin grandiose, comme un lent et assourdissant crescendo.
Méditation sur le désir et l’amour, le roman interroge aussi le rapport de l’homme à l’Histoire. Dans la belle traduction de Georges Lisowski, le style de l’écrivain polonais prend un accent atemporel par l’emploi de périphrases éculées ("les lances ardentes du soleil"), la simplicité et la banalité épiques des métaphores : "c’est alors que j’ai compris que la souffrance est l’ombre naturelle projetée par tout amour, on ne peut ne pas aimer, mais aussitôt que l’on aime l’amour se dédouble en amour et en souffrance".

dimanche 16 novembre 2008

Comme une ville à minuit

"Dans les froides cours de justice, la lente raison requiert des serments et des preuves écrites ; mais dans les chaudes sessions du coeur, la moindre étincelle de souvenirs suffit à allumer un tel brasier de preuves que la conviction s'en trouve illuminée dans tous ses recoins, comme une ville à minuit par un édifice en feu qui projette de tous côtés ses brandons rougis."
Hermann Melville, Pierre ou les ambiguïtés.

(Illustration : Monsu Desiderio)

mardi 11 novembre 2008

Antoine Volodine : Songes de Mevlido

Dans un monde dévasté par le chaos et la violence, Mevlido, fonctionnaire de police, mène une existence sinistre, frôlé par le désespoir, la démence et de terribles rêves. Verena, l’épouse de Mevlido, a été massacrée par des enfants-soldats vingt ans auparavant. Suite à un attentat, il lance délibérément ses collègues enquêteurs sur une fausse piste, à seule fin d’en savoir plus sur une femme qui se trouvait sur les lieux et ressemblait de façon troublante à Verena. Mais l’intrigue est à double, à triple fond, et Antoine Volodine ne tarde pas à instaurer un inimitable sentiment de surnaturel.
L’étrange poétique bousculée de Volodine, avec son énergie hirsute, ses énumérations, son baroque violent et halluciné, saisit dès les premières lignes de Songes de Mevlido. Un style à l’emporte-pièce, avec ses scansions, ses poussées éruptives, qui n’hésite pas à donner dans le néologisme (rauquer, désincarcérer), dans l’approximation, ou dans une onomastique improvisée digne d’une mauvaise SF (Djohnn Infernus, Mingrelian…).
Les "slogans" qui traversent le roman comme une basse continue ("INTERPRETE LES CRIS ! IMAGINE L’ENNEMI ! ENTRE DANS L’IMAGE ETRANGE !"), ainsi que les monologues intérieurs en forme d’énumérations, forment des moments de poésie en prose qui font songer aux passages versifiés de La Mort de Virgile de Hermann Broch : "(…) compte nos deux existences en comptant de zéro à un, repose tes épaules sur mes épaules, habite mes pieds et mes mains et tous mes membres un par un, habite mon sang et ma bave, habite l’intime (…)". Difficile cependant de se livrer au petit jeu de la citation, tant la puissance de Volodine s’exprime dans la coulée, dans le débagoulis, dans l’obsession et la démesure. Sorte de Dante punk, l’écrivain campe des scènes sidérantes où s'épanche un imaginaire saisissant (la scène du "décrochage" !), très visuel, cinématographique (scène de l’attentat), mais aussi odorant (inépuisable imaginaire de la pestilence : "l’intérieur de l’appartement sentait l’éponge pourrie et les algues de pissotières").
Mauvais rêve foisonnant et vénéneux, le roman de Volodine impressionne durablement par sa tonalité si singulière, son onirisme poisseux et malpropre.









Herculaneum, par Robert Del Naja (Massive Attack)

vendredi 7 novembre 2008

I shop therefore I am (2)

"Pour le collectionneur, la possession est la relation la plus profonde que l'on puisse entretenir avec les choses : non qu'alors elles soient vivantes en lui, c'est lui-même au contraire qui habite en elles. [...] Le collectionneur achète comme, dans le conte des 1001 nuits, le prince achète une belle esclave afin de lui donner la liberté. Pour le collectionneur de livres, en effet, la vraie liberté de tout livre se trouve quelque part sur ses propres rayon."
Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque.








La Pavane pour le roy d'Eustache du Caurroy, par l'ensemble Doulce Mémoire.

mercredi 5 novembre 2008

Comme le filament d'une ampoule

"Le fa surfait sur le bruit du vent, passait en dessous, haussait à peine la tête et replongeait. Après un long silence il parut en apnée, sa résonance une tâche plus claire à la surface ; puis une ultime fois, dans un effleurement, comme le filament d'une ampoule s'embrasant dans la pièce à côté."
Didier da Silva, Treize mille jours moins un.








"The Crucifixion", extrait des Hermit songs de Samuel Barber.

mardi 4 novembre 2008

De quoi n'en demandons pas tant

"Il pleuvrait bientôt, c'était couru. Ca serait déjà ça, il adorait la pluie. Comme un effet spécial, elle minerait la réalité (elle est une preuve et une consolation, de quoi n'en demandons pas tant) ; la ville perdrait de sa violence, grâce à son liant. Les formes solidaires s'interpénètreraient, êtres et choses ne seraient que surfaces à tremper, les rues remonteraient le temps [...] ; les immeubles s'amenuiseraient, leur arrogance grelotterait..."
Didier da Silva, Treize mille jours mois un.


Philippe Hersant, Ephémères (extrait), par Alice Ader
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