mercredi 31 décembre 2008

Petr Kral : Notions de base

Déceler la part de grâce et d’inconnu dans le quotidien le plus ordinaire, "le dessin à jamais tremblé de l’existence au gris indistinctement étranger et familier", c'est le propos du poète tchèque Petr Kral. Sous le titre Notions de base, il publiait en 2005 une centaine de courtes "proses", de deux lignes à trois pages, consacrées aux objets et aux situations quotidiennes (la chemise, le train, l’hôtel, la pluie…), pour dire les grâces d’une camaraderie pudique et d’une sexualité inquiète, dire cette "certaine indulgence pour soi-même, pour les choses incorrigibles", nécessaire à la journée réussie selon Peter Handke, explorer les nuances inédites du banal. Comme écrivait Roland Barthes (dont paraîtront en février prochain deux inédits) : "la nuance est littéraire ? Mais je vis selon la littérature, selon les nuances que m’apprend la littérature".
Certains textes sont dédiés à un ami, un confrère, un membre de la famille, comme les miniatures de Gyorgy Kurtag, les duos pour violons de Berio, et ce livre tient du cadeau par sa tonalité simple et sans mièvrerie.
"L’amour ne commence pas par l’enlèvement des effets, il est un glissement continu, à perte de vue, de détail en détail, de la fraîche fourrure du manteau à l’oreille brûlante et du sec grésillement d’un bas à la tiédeur d’une cuisse, que l’amour relie entre eux d’une vague souple pour ressouder brièvement le monde."
L’auteur tchèque écrit directement en français, dans une langue simple et étrange à la fois (une ponctuation plus prosodique que grammaticale), un style léger et pudique, en camaïeu de gris ("il est des gris laconiques et des gris alanguis, des gris élégants et légèrement désolés. Aucun gris, en revanche, ne saurait insister."). Les métaphores sont rares et sobres, et toujours nécessaires.
"De chaque bouteille de vin apparemment vidée, disent les experts, on peut toujours extraire pas moins de trente-deux gouttes, il suffit de prendre le temps nécessaire. Il est vrai – ajoutent-ils – qu’entre la pénultième goutte et la dernière, il faut parfois attendre six heures" : Petr Kral a eu la patience d’extraire des situations ordinaires la sagesse d’un livre souriant.


F. Schubert, Sonate en la majeur D959 (Andantino), par Andreas Staier
(Illustration : huile sur toile de Gerhard Richter)

lundi 29 décembre 2008

Douces déviations

"Détente au milieu d’un inexorable trajet, un tournant seul donne sens au voyage et le transforme en joie. Rien d’étonnant que les trains poussent dans les virages un sifflement et font jaillir au ciel un fier panache de vapeur – alors que sur le hautain récif de New-York, ville des villes, pèse un affront secret : le fait qu’il ne surplombe qu’un plat échiquier sans tournants. Luxe nécessaire, le tournant est le seul à alléger la prose de notre séjour au monde et à changer la traversée de celui-ci en danse. Même les joies de l’amour consistent dans le détour, sans quoi il ne serait qu’un stupide va-et-vient de piston – boucles et laisses de la séduction, flottement de jupe, lent enlèvement du gant ou du chapeau, douces déviations par la courbe de l’épaule ou par le creux discret dans le pli du coude. Le tournant permet de s’attarder avec les choses de passage, de maintenir plus longtemps dans les yeux la lueur d’un éclat de verre et la pâleur d’un buisson qui, au bord de la route, glissent contre l’horizon."
Petr Kral, Notions de base.

dimanche 28 décembre 2008

Le bourdonnement des planètes lointaines

"La nuit est là, d'une étendue et d'une profondeur ignorées. Quels sont les événements qu'elle cache ? Des voitures traversent une place assombrie avec le bourdonnement de planètes lointaines, une ruelle frissonne sous le pas précipité du poursuivant, un peu plus tard aussi celui du poursuivi. Des hommes, derrière les fenêtres éteintes, se figent parmi les choses qui se mettent à vivre, des femmes se changent dans l'obscurité en veuves (...), quelque part au fond du noir s'effrite notre maison en chantier. Au coeur de la nuit il y a un lac de montagne et le bruissement du sang aux tempes de celui qui lui fait face, arrêté à son bord. La nuit hante la nuit, au plus profond d'elle-même se méconnaît et sait tout, des crétins gueulards sur son pourtour s'obstinent à se célébrer eux-mêmes."
Petr Kral, Notions de base.

Spheres, improvisation de Keith Jarrett sur l'orgue de la basilique d'Ottobeuren

mercredi 10 décembre 2008

Au coeur même du vague

"On sort un samedi matin, tard levé on se glisse parmi les tranches horaires avec la douce imprécision que permet, seule, la plus disponible des matinées ; on ne rejoint les vivants - comme de travers - qu'en s'accoudant au comptoir d'un bistro, pour commander un café qu'on boira en suivrant distraitement, dehors, le ressac flou de la rue. Se laisser alors lancer à sa propre rencontre par le liquide chaud, soudain précis, qui coule sur la langue et dans la gorge avec un reste de nuit - c'est accomplir, malgré la désinvolture, un juste acte de présence, au coeur même du vague."
Petr Kral, Notions de base.

samedi 6 décembre 2008

Dans les pâles mirages

"D'autres fois, surgis de marges confuses, des croisillons touffus érigent dans l'espace un vaste pylône ajouré. Longerons, poutrelles, traverses étagent une armature de plus en plus étroite et aérée, comme si l'altitude l'exemptait à mesure d'être dense [...]. Le regard se trouve précipité au fond de l'azur, avide d'y accrocher un météore éblouissant, altier, intense et de l'entraîner dans la nasse fatale où son ardeur s'éteindra, bientôt presque invisible, diluée dans le jeu des clartés spectrales et angulaires, dans les pâles mirages, dans la vacance insipide.
Cependant, sur des pentes désoles, un fouillis d'épines reste sec sous des averses sauvages et continues. Des praticables pourpres ou bistre glissent les uns sur les autres et démasquent des lointains identiques à eux-mêmes, qui s'estompent jusqu'à s'effacer comme reflets infinis dans des miroirs affrontés. Des plans décolorés par l'outrage, striés d'obliques, coupés de fuseaux, de bissectrices, criblés de foudre et de sagaies, sans jamais rien qui rappelle être ou chose. Des espaces raréfiés, des ouvertures simples sur des pans de ciel sans oiseaux ni nuages. Une absence atroce évoque l'extase, la stupeur, fait reculer."
Roger Caillois, Pierres réfléchies.

mercredi 3 décembre 2008

Traditionnel, le voici

"Acclimaté du Nord en France par des oeuvres patriotiques, l'arbre de Noël, distraction naguère d'enfants riches et cosmopolites, se fait chez nous populaire.
Traditionnel, le voici, dans toute sa naïve simplicité.
Par douzaines, c'est d'abord des noix, que légèrement on mouille, avant de les rouler sur une feuille d'or battu : noix dorées ; la même opération est subie, du côté opposé à sa petite joue rouge, par mainte pomme d'api. A cette réminiscence humble et rustique, joindre l'apport citadin, exprimé par un nombre, moindre, de mandarines et égal, de petits gâteaux secs, que suspendra le classique fil de laine rouge, ou peut-être une faveur rose et bleue. Viennent, pour achever ce fonds inmanquable et nécessaire, les cent petites bougies de cire, teintées selon les uns, blanches d'après moi : l'appareil le plus commode pour les fixer aux rameaux est, surmontant une pointe ou une pince, la bobêche mignonne en fer-blanc que cache une collerette de papier blanc découpé, rose ou bleu si l'on use des faveurs. Comme réflecteur, de petites boules de verre soufflé, imitant l'acier, plusieurs mordorées, d'autres bleues, réflecteurs pareils à de grosses perles."
Stéphane Mallarmé, "L'arbre de Noël ordinaire", article pour la revue La Dernière Mode.

mardi 2 décembre 2008

Guillaume Belhomme : Morton Feldman / For Bunita Marcus

La collection "Solo", aux éditions Le mot et le reste, s’est donné le beau propos de donner à un auteur l’occasion d’écrire librement autour d’une de ses œuvres musicales favorites. Après les Beatles et Spooky Tooth, c’est au tour du compositeur américain Morton Feldman (1926-1987) et de sa pièce pour piano seul For Bunita Marcus, de faire les honneurs de l’exercice, sous la plume du journaliste et musicien Guillaume Belhomme.
Il est étonnant de constater les effets de mimétisme que la musique de Feldman induit dans le style même de l’auteur : litaniques, les noms propres (Hildegard Kleeb, Bunita Marcus, Morton Feldman), ponctuent des phrases le plus souvent nominales, immobiles, à la syntaxe étrange et statique, par les brefs retours sur soi, les légers tournoiements. Les propositions sont courtes, hésitantes comme la musique de Feldman : "au piano, que déserte, semble-t-il sans avoir rien prévu, chacune des notes à peine osées".
Avec un sens certain de la formule ("les divagations lentes", "un amas monumental d’espoirs déçus"), le narrateur s’emploie à décrire les circonstances diverses, en différents lieux du monde, où il s’est livré à l’expérience de For Bunita Marcus, comme si ces rituels étaient l’ultime alternative de mise en scène que nous laissait une telle œuvre.
La métaphore picturale, abondamment et paradoxalement cultivée par Feldman lui-même (par détestation des références littéraires), revient fréquemment dans le livre. La musique de Feldman, à la façon des gigantesques toiles de ses amis peintres expressionnistes abstraits (Pollock en particulier), plonge dans une dimension où le tempo lentissime et les proportions gigantesques de l’œuvre (For Bunita Marcus dure 70 minutes environ) remettent en question les fondements habituels de l’écoute (mémoire et conscience de la forme) pour susciter de saisissants effets de proximité : sur 70 minutes, il y a, naturellement, des moments où l’auditeur se retire dans ses pensées privées, mais pour se retrouver l’instant d’après nez à nez avec la musique et le son d’une manière sans pareille, pendant une interminable fraction de seconde. Il en résulte ceci que, à la différence de beaucoup de musiques dites "savantes" de la deuxième moitié du XXème siècle, la toute première écoute d’une œuvre de Feldman est tout aussi passionnante que la cinquantième. On ne se baigne jamais deux fois dans la même œuvre de Morton Feldman.

Tout dramatisme et toute expression abolis ("la musique post-atomique par excellence", Pascal Dusapin), la musique de Feldman est un peu comme une Vanité : une interrogation sur la perception et l’humilité fondamentale de l’écoute. Une "métaphysique de l’intime" écrit Belhomme.
Semé de citations amoureusement choisies ("La musique est un disparaître", Ponge ; "Le temps a une couleur de nuit", Garcia Lorca), l’opuscule énigmatique et poétique de Guillaume Belhomme invite à la relecture ; ses cinquantes brefs paragraphes ne sont peut-être pas l’introduction idéale à "l’inquiétude accueillante" de For Bunita Marcus, mais captiveront l’auditeur curieux et sincère.
"Et les répétitions, à défaut de consoler, ne rassurent pas toujours, mais interrogent d’autres mémoires."
(Illustration de Momoko Sudo)
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