
Un extrait de la Cinquième Ode pour l'anniversaire de la reine Marie de Purcell, par Christine Schäfer.
"Citer, c'est faire usage de la bibliothèque de Babel ; citer, c'est réfléchir à ce qui a déjà été dit et si nous ne le faisons pas, nous parlons dans un vide où nulle voix humaine ne peut produire un son." Alberto Manguel

"Elle passa par d'étranges cités mortes où, au lieu de formes pétrifiées, de circonstances momifiées, elle rencontra une nécropole de mouvements, de silences, de vides ; [...] devant elle, s'étendirent des chutes admirables, le sommeil sans rêve, l'évanouissement qui ensevelit les morts dans une vie de songe, la mort par laquelle tout homme, même l'esprit le plus faible, devient l'esprit même. [...] Elle fut happée par les absences de diamant, l'absence de silence, l'absence de mort, où elle ne pouvait reprendre pieds que dans des notions ineffables, les je ne sais quoi, sphinx de fracas inouï, les vibrations qui font éclater l'éther des sons les plus déchirants et font éclater, les dépassant dans leur élan, les sons mêmes."
"Soixante-douze dernières paroles à prononcer sublimement sur mon lit de mort quand je verrai ma fin venir (extrait) :Merci à Pierre Senges d'avoir mis en lumière cet extrait des aphorismes de Lichtenberg, dans son dernier roman Fragments de Lichtenberg (éd. Verticales, mars 2008).
- C'est elle ou moi.
- Quelle heure est-il ?
- Je crois que j'y prends déjà goût.
- Pourrais-je partir pendant l'entracte ?
- Qu'allez-vous faire sans moi ?
- Je dois bien l'avouer, il y a dans mes archives deux ou trois petites choses inoubliables.
- Devinez qui j'imite ?
- Ne vous formalisez pas pour si peu.
- On ne nous a pas présentés.
- Vous me raconterez la fin ?"
Ce que nous préférons chez Andy Warhol, ce sont ses interviews. Réponses monosyllabiques, longues hésitations, oui, non, pardon ?, je crois : il s’y montre si peu loquace que son interlocuteur, excédé, finit parfois par entrer dans son jeu.« Vous avez été un artiste publicitaire, n’est-ce pas ? Je veux dire, vous savez…Andy Warhol, Entretiens 1962-1987, Grasset, 2005, pp. 188-9.
- Oh, oui. Euh, euh. Et je le suis toujours.
- Oui. Mais est-ce que quelque chose, vous savez…
- Hum ?
- Quelque chose vous a poussé à changer de style ?
- Non.
- Quel est celui de vos films qui vous plaît le plus ?
- Ah, ah.
- Avez-vous aimé l’un d’entre eux ?
- Ah… pas encore.
- Quand les aimerez-vous ?
- Eh bien… je ne sais pas.
- Oh.
- On continue de faire toutes ces expérimentations.
- Oui. Aimez-vous la ciboulette ?
- Hum ?
- Aimez-vous la ciboulette ?
- Ciboulette ?
- Oui.
- Ciboulette ?
- Oui.
- C’est quoi, la ciboulette ? Vous voulez dire ces choses que vous mettez dans…
- Le fromage frais.
- Hum ?
- Le fromage frais ?
- Oh oui, je vois. »
Il y a chez Christian Bobin l’âme d’un fabuliste. Aujourd’hui : « Le poète, la feuille de tremble et la petite souris ».
Parmi l’abondante bibliographie quignardienne, entre les essais (La Haine de la musique, Le Sexe et l’effroi) et les livres «hybrides» (Les petits traités, Dernier royaume), on trouve également quelques romans de facture apparemment traditionnelle : il en va ainsi des Escaliers de Chambord (1989), avec ses 24 chapitres de longueur calibrée, précédés chacun, dans une pure tradition classique, d’une épigraphe. Quignard y démontre son éclatante maîtrise du récit, son sens de l’ellipse, de l’alternance des tempos, des personnages secondaires mémorables, des dialogues savoureux. Mais l’excellent romancier est surtout écrivain.« avec une espèce d’humilité plus humaine – plus humaine que la coquetterie ou les grands airs très zoologiques du désir –, de honte partagée, de paix faite, tiède, peu à peu prometteuse d’une volupté venant lentement s’effilocher dans le sommeil. ».
Il y a ensuite un univers : ici, le milieu des collectionneurs de jouets anciens, décrit comme une étrange mafia égocentrique et snob, communiquant par codes. Dans ce monde très stylisé, pourtant, surgissent la maladie, l’accident, la mort, la démence, l’amour. La métaphore du titre distille ainsi comme une morale lévinassienne dans l’ensemble du livre ; l’ADN, la tresse, les escaliers du château de Chambord forment un petit système de symboles (« C’était sans doute ainsi que les cœurs s’accordaient. Ils tâtonnaient dans la parade et les symboles ») qui parcourt le texte :« les deux montées conçues jadis par Leonard de Vinci autour du vide central, vertigineux […] superposaient leur révolution de telle sorte qu’on ne cessait de voir l’autre sans le rencontrer jamais. On était pourtant sans cesse face à face, excité, impatient. […] Sans cesse on montait seul. Sans cesse on descendait seul. Sans cesse on était abandonné de celui qu’on avait sous les yeux. »Ce qui nous rappelle l’avance amoureuse décrite par Jean-Luc Marion dans Le Phénomène érotique :
« Autrui m’apparaît donc fini, parce que mon avance vers lui ralentit, s’éteint et disparaît, non pas l’inverse. La fin de l’avance rend autrui fini, loin qu’aucune finitude d’autrui ne justifie la fin de l’avance. Autrui me devient fini, parce qu’il entre peu à peu (à mesure que mon avance diminue) dans mon champ de vision, s’y immobilise et finit par m’y faire face, massivement, frontalement, objectivement, au point de rester le point de fuite que je visais par avance, sans le voir vraiment ni le comprendre jamais. »
Comme la littérature sert aussi à pallier certaines insuffisances du réel, transpirons, accablés de chaleur, à la musique des vers de Paul Verlaine : "Despotique, pesant, incolore, l'Eté,
Comme un roi fainéant présidant un supplice,
S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice
Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté.
L'alouette au matin, lasse, n'a pas chanté,
Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse
Ou ride cet azur implacablement lisse
Où le silence bout dans l'immobilité.
L'âpre engourdissement a gagné les cigales
Et sur leur lit étroit de pierres inégales
Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus.
Une rotation incessante de moires
Lumineuses étend ses flux et ses reflux...
Des guêpes, çà et là, volent, jaunes et noires."
"- Votre thé refroidit tout seul, mais ne se réchauffe jamais tout seul, vous ne trouvez pas ça bizarre ?
"Photomicrographiez vos goûts ces poux chorégraphiques phiphie de vos dégoûts de vos dégats"... Le fameux poème surréaliste "Passionnément", lu par l'auteur :
C’était hier sur les ondes de France culture. Christian Bobin nous offrait avec son sérieux coutumier un grand moment d’humour involontaire : « Il est ici, et puis il est là, il vient, il s’en va… »