(Illustration : Andy Gilmore)George Crumb, Toccata, dernier mouvement de la Sonate pour violoncelle seul (1955).
"Citer, c'est faire usage de la bibliothèque de Babel ; citer, c'est réfléchir à ce qui a déjà été dit et si nous ne le faisons pas, nous parlons dans un vide où nulle voix humaine ne peut produire un son." Alberto Manguel
(Illustration : Andy Gilmore)
"En pleurant, je veux impressionner quelqu’un, faire pression sur lui ("Vois ce que tu fais de moi"). Ce peut être – et c’est communément – l’autre que l’on contraint ainsi à assumer ouvertement sa commisération ou son insensibilité ; mais ce peut-être aussi moi-même : je me fais pleurer, pour me prouver que ma douleur n’est pas une illusion : les larmes sont des signes, non des expressions. Par mes larmes, je raconte une histoire, je produis un mythe de la douleur, et dès lors je m’en accommode : je puis vivre avec elle, parce que, en pleurant, je me donne un interlocuteur emphatique qui recueille le plus "vrai" des messages, celui de mon corps, non celui de ma langue."
"Un matin, lendemain d’une pêche très fructueuse, où des centaines de grands thons avaient été pris, j’allai à la mer pour me baigner. Je m’avançai d’abord, pour jouir de la lumière admirable, sur une petite jetée. Tout à coup, abaissant le regard, j’aperçus à quelques pas de moi, sous l’eau merveilleusement plane et transparente, un horrible et splendide chaos qui me fit frémir. Des choses d’une rougeur écœurante, des masses d’un rose délicat ou d’un pourpre profonde et sinistre, gisaient là… Je reconnus avec horreur l’affreux amas de viscères et des entrailles de tout le troupeau de Neptune que les pêcheurs avaient rejeté à la mer. Je ne pouvais ni fuir ni supporter ce que je voyais, car le dégoût que ce charnier me causait le disputait en moi à la sensation de beauté réelle et singulière de ce désordre de couleurs organiques, de ces ignobles trophées de glandes, d’où s’échappaient encore des fumées sanguinolentes, et de poches pâles et tremblantes retenues par je ne sais quels fils sous le glacis de l’eau si claire, cependant que l’onde infiniment lente berçait dans l’épaisseur limpide un frémissement d’or imperceptible sur toute cette boucherie.
"Rolf, que je voyais très rarement, laissait toujours chez moi, comme des emblèmes commémoratifs, une trace de son passage, un dessin, une signature apposée sur une affiche que je découvrais plusieurs jours après son départ. Cette fois, il avait découpé une mince bande de papier sur laquelle il avait écrit : "ich habe / ich habe nicht". Regardant ces mots, il me parut qu'ils disaient tout sur cette histoire, sur ma tristesse déjà sèche.
"Si tu dis bien, tu tricheras. La lucidité sera en fuite et reviendront alors, joliment, habilement fabriquées, les élégantes phrases de la souffrance. Tu croiras parler avec netteté de secrets indicibles, tu croiras parler mais tu seras juste en train de t'accomoder avec toi-même. [...] Tu diras bien, mais tu ne diras rien."
Soient les trois dernières décennies de l’histoire française vues à travers l’histoire de la communauté homosexuelle et le parcours de trois personnalités, ressemblant de manière troublante à Alain Finkielkraut, Guillaume Dustan et Didier Lestrade. Evidemment, difficile de ne pas intéresser le lecteur avec trois figures médiatiques, dont deux qui comptent parmi les plus irritantes de la fin du siècle (on décidera desquels nous voulons parler). Le roman se laisse donc lire sans difficulté, même si les moments de grâce et d’humour sont passablement rares. On sourira donc, aux descriptions d’un Dustan vu en ado attardé évoquant sans cesse Spinoza et terminant toutes ses phrases par : "C’est politique.", ou à la petite charge sur l’autofiction : "Une quinzaine d’années plus tard, c’était devenu un style, le style : tant que je parle, j’ai raison, je peux mentir ou j’ai rien à dire, j’ai raison – j’ai la parole, et ça s’appelle un livre"."L’employé a poliment précisé : "il devait avoir des amalgames dentaires, ça s’est évacué par voie gazeuse."
Et bêtement, j’ai regardé le ciel, la fumée qui sortait de la cheminée et les nuages dans le ciel blanc.
L’employé m’a dit : « Non, ça c’est pas lui."
"C’est le genre de livre, vous n’avez aucune idée de ce qui peut les rattacher au monde qui les entoure, à la réalité – et pourtant ils existent, dans le monde. Certainement pas bon, même pas mauvais."
"Sur ce point, la sagesse des philosophes reçoit - pour une fois - une confirmation de la sagesse populaire. Elle aussi prétend atteindre cet unique idéal : je n'y aurais pas de plus grand devoir que de prendre soin de moi, en gérant la satisfaction de mes désirs, la santé de ma chair, la sérénité de mon psychisme, bref en m'élaborant des conditions de vie qui me fassent survivre à l'interrogation "à quoi bon ?", voire qui me la rendent ridicule, à son tour vaine. Je dois prendre soin de moi ("take care !"), parce que, admet-on implicitement, nul autre ne le fera à ma place, ni ne se souciera de mon moi ("who cares ?"). Dès lors, ce soin de soi par soi devient strictement un devoir moral ("charité bien ordonnée commence par soi-même"), faute duquel on compromettra tout autre devoir envers quiconque ; car, par ma faute, je serai passé par pertes et profits ("au temps pour moi", "chacun pour soi"). Les moyens mis à disposition d'une telle éthique ne manquent pas ; et quand ils manquent - si je ne parviens pas à me satisfaire directement de moi-même -, il s'en trouve encore de substitution. Ainsi le mimétisme social met-il toujours en scène d'autres que moi, des idoles (les bien nommées), plus heureux que moi et dans la gloire desquels je pourrai indirectement m'aimer moi-même ; ou du moins garder la possibilité de m'aimer moi-même, telle qu'ils prétendent la réaliser ; il me suffira d'imiter tangentiellement leurs exemples - et pourquoi n'y parviendrais-je pas, à force de mensonges à moi-même ? Pour satisfaire à la question "m'aime-t-on - d'ailleurs ?", il suffirait de me conformer à l'image de ceux que tous aiment, afin que tous m'aiment fantastiquement et, à la fin, que moi aussi, par procuration, je finisse par m'aimer. La socialisation anonyme de ma conscience assurerait sans transition l'autonomie de l'amour de soi."
Est-il permis de détester Pascal Quignard ? se demandait en substance François Matton, il y a quelques semaines, sur le blog de Didier da Silva. Nous serions tentés de risquer aujourd’hui : Est-il permis de détester Pierre Michon ? Ou plutôt : y a-t-il déception plus profonde que de relire un auteur dont nous gardions les meilleurs souvenirs (Vies minuscules, lu il y a quelques années sous la bénédiction de nos professeurs d’université) et de voir son livre nous tomber des mains au bout de quelques pages ? Abbés (2002) déroule 70 pages d’un style uniformément emphatique, dépouillé avec ostentation, jusqu’au ridicule : "la chair, qui a le don de consumer à volonté le corps dans une flamme aiguë, une foudre. Et cette grande femme qui est debout devant lui, qui déjà s’éloigne sur ses pieds de marbre, c’est la verticale sans frein de l’éclair." Certes, en voilà un qui a compris la puissance des monosyllabes, et qui n’a pas peur du procédé : "de grandes charrues très lourdes, aux socs longs et larges, pour six bœufs et quatre hommes […] les hommes crient, les bœufs marchent et les machines suivent, la terre s’ouvre, le noir et le rose se mêlent". On aspire à un moment de douceur et de délicatesse dans ce sublime généralisé. N’est pas Augiéras qui veut !"Celui qui, dans une page déjà célèbre, quoique fraîchement écrite, saurait distinguer par où, et comment, elle vieillira, tout comme, dans un jeune visage, le bon caricaturiste sait anticiper les plis, les rides, les bouffissures à venir. Car l’art du vrai caricaturiste, que j’admire, est l’art de pasticher porté au carré, en ceci qu’il ajoute, à l’exacte dissection de ce qui est, la divination supérieure de ce va en faire le lent cheminement de la vie."
"La souveraineté incomparable de l’acte d’aimer tire toute sa puissance de ce que la réciprocité ne l’affecte pas plus que le retour sur investissement ne l’infecte. L’amant a le privilège sans égal de ne rien perdre, même si d’aventure il ne se retrouve pas aimé, car un amour méprisé reste un amour parfaitement accompli, comme un don refusé reste un don parfaitement donné. […] L’amour se diffuse à perte ou bien il se perd comme amour. Plus j’aime à perte, plus j’aime tout court. Plus je perds et sans retour, plus je sais que j’aime et sans conteste. […] Non seulement la réciprocité ne peut pas prendre en otage la question de l’amour et conduire à la haine de chacun pour soi ; mais surtout aimer ne s’atteste comme tel qu’en suspendant la réciprocité et en s’exposant (s’adonnant) à perdre ce qu’il donne, jusqu’à sa propre perte. Ou bien aimer n’a aucun sens, ou bien il signifie aimer sans retour."
"D’où la possibilité d’un passé définitif : non pas l’attente de ce qui ne peut ou ne doit plus advenir (car, par définition, je puis tout et toujours attendre), mais le veuvage définitif de tout ailleurs, le renoncement à l’attente comme telle ("n’attendre plus rien de la vie"). Le passé, en réduction érotique, ne rassemble pas les anciens présents dans la mémoire ; il sanctionne la clôture de l’attente. Il ne thésaurise pas le déjà donné, mais fait le deuil de toute possibilité d’une nouvelle advenue, de la possibilité d’attendre de nouveau. Bref, il ne conserve pas les présents révolus, mais referme l’avenir. Le passé devient le révolu, non plus la gestion de l’absence (qui appartient proprement à l’attente et à l’avenir), mais sa censure – l’enregistrement que l’attente est désormais révolue. En réduction érotique, le passé ne conserve pas le présent sous la forme du passé, comme un patrimoine ; il sanctionne l’absence même de l’absence véritable – l’absence de l’attente, l’absence érotique. Car un amour ne devient pas révolu, quand disparaît l’aimé, mais quand disparaissent le besoin et l’absence même de l’aimé – quand le manque lui-même vient à manquer. Le passé enterre des morts, morts de n’attendre plus."
"Certains protesteront que mes conseils sont rudes : ils sont rudes, je le confesse, mais pour aller bien, tu devras consentir à beaucoup de désagréments. Malade, j'ai souvent bu, sans la moindre envie, des décoctions amères, et les mets que je sollicitais m'étaient refusés. Pour délivrer ton corps, tu souffrirais le fer et le feu, assoiffé, tu ne soulagerais point ta bouche sèche avec de l'eau ; et pour assainir ton esprit, tu refuserais de rien supporter ? Pourtant, cette part de toi-même est, en regard du corps, beaucoup plus précieuse ! Aussi bien, dans notre art, le plus déprimant est l'antichambre, et il n'y a qu'une épreuve : endurer les premiers moments. As-tu observé comme l'inflammation du premier joug surprend les jeunes boeufs, comme une sangle neuve meurtrit un cheval de course ?"
Cela devait finir par arriver : me voici "taggué" par mon estimée collègue Desperate librarian housewife. La règle du jeu : "activer le mode aléatoire d'un Ipod et donner en réponse aux questions la chanson qui passe à cet instant". J'aurais eu toutes les raisons du monde de décliner cette sympathique attention : d'abord parce que ma discothèque est rangée sur des étagères à CDs et non pas dans mon ordinateur, encore moins dans un "Ipod"... Ensuite, il ne s'agit pas, pour l'essentiel, de chansons mais de musique instrumentale, ce qui se prête nettement moins bien à ce genre de portrait chinois. Faute de IPod et autres ITunes, ce fut donc le mode "lecture aléatoire" de ma playlist WindowsMediaplayer. Et j'ai limité le jeu aux quelques chansons qui traînent en ce moment sur mon ordinateur. Comme on pourra aisément le deviner vu le caractère passablement loufoque de ce qui va suivre (encore que...), je n'ai pas triché. Le résultat est, selon l'expression consacrée, "troublant" :
"Comme les papillons, les comètes accourent légères, du fond de la nuit, précipiter leur volte autour de la flamme qui les attire, et ne se dérobent point sans joncher de leurs épaves les champs de l'écliptique. S'il faut en croire quelques chroniqueurs des cieux, depuis le soleil jusque par-delà l'orbe terrestre, s'étend un vaste cimetière de comètes, aux lueurs mystérieuses, apparaissant les soirs et matins des jours purs."
Les toits de Rouen vus depuis ma fenêtres, ces jours-ci.