jeudi 30 avril 2009

Apanthropie

"S’embêter tout seul, c’est quand même moins embêtant que de s’amuser en bande."
Georges Hyvernaud, Lettre anonyme.

(Illustration : Tinus Vermeersch)

mercredi 29 avril 2009

Lémantation en saule

"Ne l'avais-tu pas répérée à sa fennyètre se dandelinant sur une chaise en osier, et devant elle une meusique en tricroches conéiformes, affectant de faire suérinter une lémantation en saule d'un pleureur qu'elle frobichait avec un archet sans crins du touch?"
J. Joyce, Anna Livia Plurabelle, trad S. Beckett, A. Perron, I. Goll, E. Jolas, P.L. Léon, A. Monnier, P. Soupault, J. Joyce.








George Antheil, Sonate pour violon et piano, Andante moderato, par Jagdish Mistry et Hermann Kretzschmar.

mardi 28 avril 2009

Le seul véritable voyage

"Mais alors n'est-ce pas que ces éléments, tout ce résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-même, que la causerie ne peut transmettre même de l'ami à l'ami, du maître au disciple, de l'amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu'il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu'en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l'art, l'art d'un Vinteuil comme celui d'un Elstir le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus et que sans l'art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire et qui nous permissent de traverser l'immensité ne nous serviraient à rien. Car si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions y voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil, avec leurs pareils, nous volons vraiment d'étoiles et étoiles."
Marcel Proust, La Prisonnière.

En écho à Didier da Silva, et même si cela n'intéresse personne, nous nous sommes livrés à l'exercice égotiste des "20 livres à emmener sur la planète Mars" :
1. Cesare Pavese, La Lune et les feux
2. Georges Hyvernaud, La Peau et les os
3. Sandor Marai, La Conversation de Bolzano
4. Marcel Schwob, Le roi au masque d'or
5. François Augiéras, Le Vieillard et l'enfant
6. Isaac Babel, Mes premiers honoraires et autres nouvelles
7. Claude Simon, Histoire
8. Didier-Georges Gabily, L'Au-delà
9. Hervé Guibert, Le Paradis
10. Nathalie Sarraute, Le Planétarium
11. Malcolm Lowry, Sous le volcan
12. Thomas Bernhard, Le Naufragé
13. Samuel Beckett, Molloy
14. Marcel Proust, La Prisonnière
15. William Faulkner, Tandis que j'agonise
16. Anton Tchekhov, Nouvelles
17. Louis-René Des Forêts, Le Bavard
18. Elémir Bourges, Le Crépuscule des dieux
19. Jean Genet, Miracle de la rose
20. Roger Caillois, Pierres réfléchies

(Illustrations : Ralph Samuel Grossmann)

lundi 27 avril 2009

Un insecte qui va s'envoler

"Que toute douleur soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne te renferme pas sur l'insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces carabes noirs.
Que toute joie soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne te renferme pas sur l'insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces cétoines dorées.
Que toute intelligence luise et s'éteigne en toi l'espace d'un éclair.
Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part des joies sera égale à celle des autres."
Marcel Schwob, Le Livre de Monelle.


Aaron Siegel, Under Such Cover, pour vibraphone, piano et violoncelle (2007).

samedi 25 avril 2009

La gaieté un peu mélancolique

"L’ironie, c’est la gaieté un peu mélancolique que nous inspire la découverte d’une pluralité ; nos sentiments, nos idées doivent renoncer à leur solitude seigneuriale pour des voisinages humiliants, cohabiter dans le temps et dans l’espace avec la multitude ; les nouveautés avouent leur vieillesse et tournent à la confusion des naïfs ; l’univers s’anime, mais la particularité s’atrophie ; et il y a dans le monde tout à la fois plus de variété et moins de ferveur."
V. Jankélévitch, L’Ironie.

mardi 21 avril 2009

Un peu de mauvais esprit (4)

Les réactionnaires de tout poil aiment répéter que les émissions culturelles du service public ne sont plus ce qu'elles étaient. Nous ne résistons pas à la tentation de faire entendre l'inimitable Jacques Chancel, posant en 1975 des questions d'une pertinence douteuse à un Michel Foucault poliment embarrassé...







Merci à l'indispensable Petit département éclairé pour nous avoir signalé ce grand moment radiophonique.

lundi 20 avril 2009

Quand ils nous blessent

"Nos mots sont des géants quand ils nous blessent, des nains quand ils doivent nous servir."
W. Wilkie Collins, La Dame en blanc.

(Illustration : William Schaff)

samedi 18 avril 2009

Chaleur animale

"Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et les membres pelviens de hausser la température d'un bain tiède.
Bouvard alla chercher leur baignoire - et quand tout fut prêt, il s'y plongea, muni d'un thermomètre.
Les ruines de la distillerie balayées vers le fond de l'appartement dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par intervalles le grignotement des souris; une vieille odeur de plantes aromatiques s'exhalait - et se trouvant là fort bien ils causaient avec sérénité.
Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.
- "Agite tes membres" ! dit Pécuchet.
Il les agita, sans rien changer au thermomètre ; - "c'est froid, décidément."
- "Je n'ai pas chaud, non plus" reprit Pécuchet, saisi lui-même par un frisson "mais agite tes membres pelviens ! agite-les !"
Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait son ventre, soufflait comme un cachalot - puis regardait le thermomètre, qui baissait toujours. - "Je n'y comprends rien ! Je me remue, pourtant !"
- "Pas assez !"
Et il reprenait sa gymnastique. Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube.
- "Comment ! douze degrés! - Ah! bonsoir ! Je me retire !"

Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune, galeux, la langue pendante.
Que faire ? pas de sonnettes ! et leur domestique était sourde. Ils grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'être mordus.
Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.
Alors le chien aboya ; - et il sautait autour de la balance, où Pécuchet se cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tâchait de s'élever le plus haut possible.
- "Tu t'y prends mal" dit Bouvard ; et il se mit à faire des risettes au chien en proférant des douceurs.
Le chien sans doute les comprit. Il s'efforçait de le caresser, lui collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles.
- "Allons ! maintenant ! voilà qu'il a emporté ma culotte !"

G. Flaubert, Bouvard et Pécuchet.
(Illustrations : Hokusai, la Manga)

jeudi 16 avril 2009

Le calme et les ombres

"Le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie."
Maurice de Guérin, Le Centaure.


B. Britten, Pastorale, extrait de la Sérénade pour ténor, cor et cordes, par Peter Pears.
(Illustration : Tim Lowly)

mercredi 15 avril 2009

Une sorte de hublot


Andreï Tarkovski, Le Miroir (1974), extrait.

"Pour moi-même je n'ai pas de visage.
Cette partie de moi où les autres voient un visage est pour moi une béance, une sorte de hublot par où le monde s'engouffre et m'inonde. J'y suis comme au bord d'un balcon. [...] Nous agissons sur notre face parce que nous portons en nous une image ou une conception du visage que nos faces ne réalisent pas. [...]
Mais l'urgence, avec la physionomie que nous nous bricolons, typée par le regard que la société et le temps auxquels nous appartenons nous inculquent, est de recouvrir notre désarroi, d'habiller notre absence. Nous redoutons par-dessus tout que l'absence où nous sommes à nous-mêmes ne soit une absence aux yeux des autres. Nous vivons dans l'angoisse qu'ils ne nous voient pas mieux que nous ne nous voyons. Nous détenons notre existence de leur regard."
Patrick Drevet, Paysages d'Eros.

lundi 13 avril 2009

Le goût vivant de la vie

"Le sel, maintenant : une saveur dans les larmes; sur les lèvres, le goût vivant de la vie; dans la mémoire des êtres récents, des êtres précaires, le soupçon qu'il fut jadis dans la mer la source de leur malédiction et de leur coûteuse gloire.

Plus inconsistant que le talc et les corps les plus meubles, ceux qui s'en vont en farines ou qui s'accomplissent en pollen; plus tendre que le graphite qu'emporte un effleurement; plus friable que le mica, que le gypse et que toute roche qui s'écaille en lamelles papyracées; le sel plus frêle encore, à la merci de la goutte d'eau, une saveur dans une humeur, une levure dans l'océan, quelque chose d'irrité qui appelle l'apaisement; et avide, extasié; le sel transfuge de la sérénité minérale; une sève, une fièvre; anonyme et contagieux; fauteur d'émeutes; dans l'écorce rêche de la planète, sous la façade d'un carrelage de lumière, peut-être les prémices encore lointaines de ce qui s'appellera plus tard émotion, une manière futile, instable, non d'exister, mais d'éprouver la piqûre de l'existence.

[...]

L'histoire entière de la vie est battement de cil; respir de substance ourlée, qui s'épand et se rétracte; un faible effort lassé d'échapper à la géométrie originelle et qui cependant attend d'y trouver le repos, une dernière et plus profonde ankylose.

Quel empire commença, où l'angle droit, l'Immobile, ne fut plus la règle, mais le miracle ? Là, il n'est rien qui ne proclame les tares et les crampes d'un règne versatile, la douleur, les larmes dans le larmier chargées d'un sel dilué, oublieux des superbes cristaux de jadis, image de la loi épuisante qui exige désormais de tout être qu'il soit bref et incomplet, comme nous sommes : à travers gènes et chromosomes, plus perpétuels que tranquilles."

Roger Caillois, Pierres réfléchies.

dimanche 12 avril 2009

Ton par ton, je leur jette ma manne

"Mieux qu'une tour profane,
je me chauffe pour mûrir mon carillon.
Qu'il soit doux, qu'il soit bon
aux Valaisannes.

Chaque dimanche, ton par ton,
je leur jette ma manne;
qu'il soit bon, mon carillon,
aux Valaisannes.

Qu'il soit doux, qu'il soit bon;
samedi soir dans les Channes
tombe en gouttes mon carillon
aux Valaisans des Valaisannes."

Rilke, Les Quatrains Valaisans.








Samuel Barber, Le clocher chante, Mélodies passagères op. 27, Thomas Hampson, John Browning.








Gyorgy Kurtag, Cloches - Hommage à Stravinsky, Martha et Gyorgy Kurtag.

lundi 6 avril 2009

Copeaux d’atelier (2)


"C’était donc, simplement, la fraude ravissante, sous laquelle cette nullité d’attraits était dissimulée, qui devait pervertir ainsi le premier et superficiel coup d’œil des passants" / "d’abord et toujours travaillé, transi et obsédé par des tonalités amoureuses" / "infléchissant le dégoût d’abord éprouvé jusqu’à lui donner une tournure de désir" / "l’inorganique et lent vacarme de mélodies enchevêtrées" / "un tel déluge de toutes parts de la vie respirante et montueuse que le feu d’un astre pourrait claquer dessus comme la pluie sur de l’eau."

Par ordre d’apparition : Villiers de l’Isle-Adam, Jean-Luc Marion, Patrick Drevet, Marc Sabathier-Levêque, Paul Claudel

dimanche 5 avril 2009

The unanswered question

"Tout ce qui compare est malheureux."
Pascal Quignard, Le Salon du Wurtemberg.








Charles Ives, The unanswered question, New York Philarmonic, Leonard Bernstein.

mercredi 1 avril 2009

François Josse : Petite anatomie de la bienséance

"L’homme est suspendu entre Dieu et la jeunesse" écrivait Witold Gombrowicz. Que se passerait-il si un individu refusait ce nécessaire continuum entre le désir de perfection et la "face ascendante" de l’apprentissage, refusait follement les limbes du perfectible ? C’est ce qu’a voulu imaginer François Josse dans Petite anatomie de la bienséance. Son héros ne se satisfait pas, précisément, de la tangence de la vie et de l’envie ; il a l’esprit d’escalier, fait des listes de sujets de conversation, rêve d’une vie sociale régie dans ses plus petits détails par des règles, et de composer chaque instant de son quotidien avec une minutie luxueuse et froide. Seulement voilà : sa vie réelle ne correspond guère à son idéal et n’est qu’une "rhapsodie de scrupules".
Véritable rat de bibliothèques, le personnage a de plus en plus de difficultés à entreprendre quoi que ce soit avant d’avoir consulté une bibliographie sur le sujet. "Le plancher chavirait. Je n’avais pas le pied marin pour l’imprévu." : le souvenir crucifiant d’un impair, d’un manque d’à propos, le regret d’une "caresse maladroite, comme le premier déchiffrage d’une partition inconnue" empoisonnent l’existence du héros.
Inéluctablement, le personnage sombre dans une forme de folie, où l’étude et la préméditation prennent le pas sur la vie elle-même: il apprend des répliques par cœur, s’enferme dans le rêve de recommencer une vie idéale ailleurs, et refuse comiquement de toutes les belles occasions (amoureuses, professionnelles) qui s’offrent à lui, dans l’attente d’un hypothétique état de maturité, comme le héros de La Bête dans la jungle d’Henry James.

Dans un style dont la sobriété de préciosité mêlée n’est pas sans rappeler la superbe monotonie de Quignard, François Josse développe un anti-roman d’apprentissage non dépourvu d’humour : on lira avec malice la description des diverses somatisations du personnage, de son obsession de tout calculer (nombre de tenues différentes que doit posséder un homme, plats à consommer selon les saisons...), ou encore des différents acronymes mnémotechniques qui l’aident pour toutes les circonstances de la vie.
Il y a un peu de La Conscience de Zeno dans ce roman où le personnage cherche vainement à se débarrasser de son addiction, mais continue à accumuler les guides de savoir-vivre, les manuels de conversation, sans en être jamais satisfait, et envisage la conversion à la religion juive. Le roman de François Josse se lit comme une méditation sur l’expérience, couronnée par une conclusion tragi-comique, une invitation mélancolique à vivre "dans les jours d’un si précieux maintenant."

(Les citations de cette chronique d’un livre fictif sont tirées de textes de Jankélévitch, Radiguet, Baudouin de Bodinat. La couverture, également fictive, s’inspire de cette photo.)
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