Blog en pause jusqu'à mi-août.(Illustration : Môsieur J.)
"Citer, c'est faire usage de la bibliothèque de Babel ; citer, c'est réfléchir à ce qui a déjà été dit et si nous ne le faisons pas, nous parlons dans un vide où nulle voix humaine ne peut produire un son." Alberto Manguel
[À propos de la remise de la Légion d’honneur au commandant Alfred Dreyfus :]
"Comment se fait-il, demanda-t-on un jour à Rabbi Levy Yitzhak, que dans le Talmud de Babylone, à chaque traité manque le premier feuillet et que tous commencent à la page 2 ?
"La composition d'un tableau comme le modelage d'une statue ou la rédaction d'une page sont soumis à cette loi. Peindre ou décrire un corps ne saurait éviter de passer par son morcellement et n'en propose, même si ce ne l'est pas de façon explicite comme Géricault, que des tronçons : tel drapé isole une épaule, tel clair-obscur ne met en lumière qu'un torse ou un genou, tel traitement insiste sur le relief d'une jambe, ou d'un dos. L'art est travail de boucher. Pour faire oeuvre le regard est condamné, tel celui du voyeur ou du tortionnaire, à prendre plaisir aux ratés du corps et de ses gestes, à ses malpropretés, à ses grossièretés, à ses limites. [...]
"Le papier tue-mouche est une spirale de papier cartonné, légèrement gluante, et qui jaunit très vite à l'air. Il se déroule comme un serpentin, ou comme une guirlande de Noël, absolument funeste aux pattes de mouches. Alléchées par la délectation de la confiture que promet la surface vernissée, la mouche atterrit sur le papier collant dont elle ne peut s'extraire : le rouleau ainsi parsemé d'ailes et de suffocations lentes, de supplications muettes et affamées est ensuite jeté, bondé, dans la poubelle. Objet de supplice infime et inutile, le papier tue-mouches, qui attirait les mouches au lieu de les chasser, a été remplacé par les ultra-sons."
"En dressant l'oreille, j'entendais mon père qui, suspendu goulûment aux mamelles du sommeil, porté par l'extase, en explorait les pistes aériennes, voué de tout son être à cette croisière sans bornes. Le chant lointain de son ronflement disait longuement, racontait la longue geste de sa chevauchée à travers les steppes inconnues du songe.
"L'air nocturne est cet obscur Protée habile à susciter par simple jeu de riches condensations de velours, des bouffées de jasmin odorant, des cascades d'ozone, puis de brusques déserts sans souffle, ces grands bulbes noirs qui prolifèrent à l'infini, monstrueuses grappes de ténèbres gonflées de jus ombreux. Je me faufile à travers ces étroites corniches, je courbe le chef sous ces arcades, ces cryptes et ces voûtes basses et voilà que tout à coup le plafond se rompt, s'arrête dans un soupir étoilé, entrebâille l'abîme de son ciel immense pour me ramener derechef dans le dédale resserré de ses corniches et de ses couloirs. Au coeur de ces retraites de silence ombreux, de ces baies sans souffle, on peut distinguer encore des bribes de conversations abandonnées là par des noctambules, des lambeaux d'inscription sur les affiches, des bouffées de rires égarées dans un long sillage de murmure que la bise n'a pas dissipés.