samedi 18 juillet 2009

Trève estivale

Blog en pause jusqu'à mi-août.
(Illustration : Môsieur J.)

jeudi 16 juillet 2009

Des revanches et des réparations

[À propos de la remise de la Légion d’honneur au commandant Alfred Dreyfus :]
"Il est curieux de penser que pour une fois la vie ― qui l’est si peu ― est romanesque. Hélas depuis ces dix ans nous avons eu tous dans nos vies bien des chagrins, bien des déceptions, bien des tortures. Et pour aucun de nous ne va sonner une heure où nos chagrins serons changés en ivresses, nos déceptions en réalisations inespérées, et nos tortures en triomphes délicieux. Je serai de plus en plus malade, les êtres que j’ai perdus me manqueront de plus en plus, tout ce que j’avais pu rêver de la vie me sera de plus en plus inaccessible. Mais pour Dreyfus et pour Picquart il n’en est pas ainsi. La vie a été pour eux “providentielle” à la façon des contes de fées et des romans feuilletons. C’est que nos tristesses reposaient sur des vérités, des vérités physiologiques, des vérités humaines et sentimentales. Pour eux les peines reposaient sur des erreurs. Bienheureux ceux qui sont victimes d’erreurs judiciaires ou autres ! Ce sont les seuls humains pour qui il y ait des revanches et des réparations."
Marcel Proust à Madame Straus, le samedi soir 21 juillet 1906

Via Les Idées heureuses.

(Illustrations : dessin de Jessica Hagy et l'oreiller "boyfriend arm" du japonais Kameo)

mardi 14 juillet 2009

Une sorte de garde-à-vous culturel

"La première chose dont je sois tombé amoureux dans ce foutu pays, ce sont les épouvantails des paysans japonais. [...] Toujours un peu pourris et gonflés, avec quelques lents soubresauts, leur air mortellement anxieux, leur fumet amer de toile et de paille verreuse et leurs gestes qui n'éloignent pas mais qui invitent "Venez crever chez nous" et sont de ce simple fait beaucoup plus repoussants. Fin septembre venu les champs de riz sont comme de grandes maladreries peuplées de ces lépreux blancs plantés de biais ici et là et qui communiquent par ébauches de gestes télégraphiés, renoncent, essaient encore au prochain coup de vent, puis retombent dans un abattement toujours plus sinistre. Il y a là toute une petite parodie de la vie vivante, de l'engourdissement qui nous lie les bras et de tout le coton qui nous remplit la bouche, qui se joue de l'aube à la nuit pour le seul bénéfice des nuages et dont nous ferions bien de tirer une leçon.
[...]
J'aime donc ces épouvantails et j'ai mes raisons : premièrement la riche imagination qui s'y révèle et qui ne pourrait se révéler ailleurs. Ensuite, je n'aime guère le "grand art", non pas parce qu'il est grand, mais parce qu'on me le présente comme tel. On me fait l'article, on m'intimide : "Vous allez voir une merveille de l'école de Kano" et je vois des iris, mais le mode d'emploi est si bien tourné que je me demande où est ma découverte à moi et que je ne sais plus au juste si je ressens quelque chose. Je me trouve aux prises aussi avec une sorte de moi subalterne qui s'en laisse imposer par tout cet appareil et essaie en douce de se mettre à une sorte de garde-à-vous culturel et quand je m'en avise je lui flanque des coups de pieds dans les jarrets, des coups de genou dans le ventre, si bien qu'en sortant du musée je suis tout sens dessus dessous et n'ai pas plus d'opinion qu'avant d'y être entré. Mais si je reste planté, de la boue jusqu'aux genoux, en pleine rizière, devant un tel épouvantail ricanant, personne ne vient me faire l'article ni citer des écoles. Pas d'école aujourd'hui."
Nicolas Bouvier, Chroniques japonaises.
(Illustration : Nicolas Bouvier)


Bela Bartok, Molto moderato, extrait des Huit Improvisations sur des chants populaires hongrois, op.20 (1920), Zoltan Kocsis.

dimanche 12 juillet 2009

Première page

"Comment se fait-il, demanda-t-on un jour à Rabbi Levy Yitzhak, que dans le Talmud de Babylone, à chaque traité manque le premier feuillet et que tous commencent à la page 2 ?
- L'homme d'étude, répondit le Rabbi, quel que soit le nombre de pages qu'il aura lues et méditées, ne doit jamais perdre de vue qu'il n'est point parvenu encore à la première page."
Martin Buber, Les récits hassidiques.

Via Nouvelles du silence.

vendredi 10 juillet 2009

[...]

(Illustration : Rivane Neuenschwander)








John Cage, Prelude for meditation (1944), Stephen Drury.

mercredi 8 juillet 2009

A jamais invisible

"La composition d'un tableau comme le modelage d'une statue ou la rédaction d'une page sont soumis à cette loi. Peindre ou décrire un corps ne saurait éviter de passer par son morcellement et n'en propose, même si ce ne l'est pas de façon explicite comme Géricault, que des tronçons : tel drapé isole une épaule, tel clair-obscur ne met en lumière qu'un torse ou un genou, tel traitement insiste sur le relief d'une jambe, ou d'un dos. L'art est travail de boucher. Pour faire oeuvre le regard est condamné, tel celui du voyeur ou du tortionnaire, à prendre plaisir aux ratés du corps et de ses gestes, à ses malpropretés, à ses grossièretés, à ses limites. [...]
On ne peut pas voir le corps. S'il est tabou, ce n'est pas pour le préserver de la cupidité du regard toujours disposé à le dépecer, c'est parce qu'il est à jamais invisible. On ne parvient pas au terme de sa contemplation. Telle une note qu'il n'est pas possible de tenir indéfiniment, le corps échappe aux yeux ou se dénature sous leur faisceau, s'y vrille, s'y gauchit. Bien vite il n'est plus qu'une sorte d'ectoplasme fluide comme du sable entre les doigts."
Patrick Drevet, Petites études sur le désir de voir.
(Illustration : Paul Klee)

lundi 6 juillet 2009

Le papier tue-mouches

"Le papier tue-mouche est une spirale de papier cartonné, légèrement gluante, et qui jaunit très vite à l'air. Il se déroule comme un serpentin, ou comme une guirlande de Noël, absolument funeste aux pattes de mouches. Alléchées par la délectation de la confiture que promet la surface vernissée, la mouche atterrit sur le papier collant dont elle ne peut s'extraire : le rouleau ainsi parsemé d'ailes et de suffocations lentes, de supplications muettes et affamées est ensuite jeté, bondé, dans la poubelle. Objet de supplice infime et inutile, le papier tue-mouches, qui attirait les mouches au lieu de les chasser, a été remplacé par les ultra-sons."
Hervé Guibert, Vice.

samedi 4 juillet 2009

Sombre aphélie

"En dressant l'oreille, j'entendais mon père qui, suspendu goulûment aux mamelles du sommeil, porté par l'extase, en explorait les pistes aériennes, voué de tout son être à cette croisière sans bornes. Le chant lointain de son ronflement disait longuement, racontait la longue geste de sa chevauchée à travers les steppes inconnues du songe.
Ainsi, les âmes pénétraient sans hâte dans le sombre aphélie, la face sans soleil de la vie dont nul mortel n'a jamais pu apercevoir les contours. [...] Ils arrivaient à longer le fond noir du nadir, les limbes mêmes de l'Orcus des âmes, ils en doublaient dans un ultime effort les étranges promontoires ; alors, regonflant les soufflets de leurs poumons d'une musique nouvelle, ils remontaient à coups de ronflements inspirés vers l'aurore."
Bruno Schulz, La nuit de juillet.










George Crumb, The Night in silence under many a star, extrait de Apparition, Jan de Gaetani, soprano, Gilbert Kalish, piano.
(Illustration : Andy Gilmore)

jeudi 2 juillet 2009

La nuit de juillet

"L'air nocturne est cet obscur Protée habile à susciter par simple jeu de riches condensations de velours, des bouffées de jasmin odorant, des cascades d'ozone, puis de brusques déserts sans souffle, ces grands bulbes noirs qui prolifèrent à l'infini, monstrueuses grappes de ténèbres gonflées de jus ombreux. Je me faufile à travers ces étroites corniches, je courbe le chef sous ces arcades, ces cryptes et ces voûtes basses et voilà que tout à coup le plafond se rompt, s'arrête dans un soupir étoilé, entrebâille l'abîme de son ciel immense pour me ramener derechef dans le dédale resserré de ses corniches et de ses couloirs. Au coeur de ces retraites de silence ombreux, de ces baies sans souffle, on peut distinguer encore des bribes de conversations abandonnées là par des noctambules, des lambeaux d'inscription sur les affiches, des bouffées de rires égarées dans un long sillage de murmure que la bise n'a pas dissipés.
[...]
Enfin, à l'orée de la ville, la nuit renonce à ses jeux, enlève son masque et nous révèle sa face millénaire empreinte de gravité. Renonçant à nous enfermer dans le fallacieux lacis de ses hallucinations, elle nous ouvre les étoiles de son éternité. Le firmament monte à l'infini, les constellations gardent leurs rituelles positions, elles flamboient dans toute leur majesté et tracent au ciel des figures de magie comme si elles voulaient par leur épouvantable silence annoncer, proclamer, proclamer quelque chose de définitif. De la scintillation de ces univers lointains descend un coassement de grenouilles, le tumulte argenté des astres. Le ciel de juillet répand le pavot inouï des météores qui s'infiltre doucement dans le cosmos."
Bruno Schulz, La nuit de juillet.
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