mercredi 30 septembre 2009

Un événement d'écriture

"Comme la photographie peut n'être qu'un événement de lumière, sans sujet (et c'est le moment où elle est le plus photographique), j'aimerais un jour me lancer dans un récit qui ne serait qu'un événement d'écriture, sans histoire, et sans ennui, une véritable aventure."

"Je me mets à écrire le roman : tout de suite l'ennui d'une fabrication, je sais déjà tout ce qui va se passer (comme dans une nouvelle, sans doute, mais là la distance est accablante), mais surtout l'écriture, au fur et à mesure qu'elle se produit, assez poussivement, ne semble qu'une pâle illustration des idées, quel remède à cela ? La fabrication du roman me rend paresseux, mais d'une paresse liée à la tristesse : je retarde le moment de cette écriture, car lorsque cette écriture sera accomplie, peut-être cette écriture sera-t-elle morte (il est peut-être préférable de tourner autour de l'idée du roman, de le rêver, comme Gide dans Paludes, et de le rater, plutôt que de le réussir, car le roman réussi est peut-être une forme très banale de l'écriture)."

"Dans l'exercice répétitif du piano de l'après-midi j'entends comme une plainte, et maintenant j'imagine que c'est un corps très vieux qui la produit, et c'est la lutte contre la perte du doigté, la supplication que ne meure cet art (tout comme l'écriture est aussi une tentative de maintenir à flot quelque chose qui a sans cesse tendance à couler, à se noyer : le secret, l'équilibre de la formule d'une langue - sans cesse menacée d'embolie, de surcharge, ou au contraire de trop grande retenue. Car cette formule doit toujours rester un peu secrète, inattendue, inexpliquée ; sa propre conscience la mine comme un processus corrosif)."

Hervé Guibert, Le Mausolée des amants.

(Illustration : Matthew Genitempo)

lundi 28 septembre 2009

Da capo, Repeat function : écoutez-moi écouter

Il y a dans l'histoire de la musique de fameuses oeuvres circulaires, de célèbres "boucles" : dans le registre du tour de force contrapuntique, le rondeau "Ma fin est mon commencement" de Guillaume de Machaut, et le Canon en crabe de L'Offrande musicale de Bach, ou bien, dans celui de la simple curiosité, les Mouvements perpétuels de l'aimable Poulenc. Plus près de nous, Refrain de Karlheinz Stockhausen (voire, du même, les boîtes à musique du Tierkreis), et certaines pièces des Makrokosmos de George Crumb, illustrent la même ambition d'une musique "infinie".
Mais, plus intimement, il y a cette tentation connue de chacun, à l'écoute d'une pièce musicale, d'entendre répété à l'infini un bref fragment, d'y demeurer le temps suspendu de l'écoute, entre d'imaginaires barres de reprises. La musique continue, la grâce est brisée, trop tôt, qu'on aurait voulu éternellement prolonger : ce n'est, malheureusement, qu'un passage. "Nous, auditeurs, nous avons des instruments" dit Peter Szendy dans son bref essai Ecoute, Une histoire de nos oreilles (2001). Appareillés par ces "instruments de l'écoute que sont nos prothèses phonographiques", forts de la simple fonction "repeat" de nos matériels hi-fi, nous devenons maîtres d'une certaine articulation de notre écoute. Par exemple, ces simples gammes montantes et descendantes dans le Concerto pour piano en fa dièse mineur de Scriabine :

Je ne peux me résoudre à les entendre sans vouloir faire un tour de manège supplémentaire. Les voici à nouveau, avec le da capo "qu'exige" mon oreille :


Il y aurait aussi ce passage grisant du Spem in alium de Thomas Tallis (The King's Singers):

Apparemment, je ne suis pas le seul à ne pouvoir me contenter de cette unique reprise, puisque le compositeur Philippe Hersant a partiellement réalisé mon fantasme en citant et dilatant le même extrait de Tallis, à la fin de sa Missa brevis (1986) :


Peter Szendy voit dans la répétition une forme élémentaire de remixage, de retranscription, nécessaire à l'appropriation d'une oeuvre musicale, et l'instrument d'un impossible désir de transmettre à l'autre mon écoute :
"Telles mesures de Don Giovanni, telle respiration de Glenn Gould, tel murmure dans une improvisation de Keith Jarrett, tel accent ou tel silence chez Bill Evans... Bref, un moment favori dans ma musicothèque à moi. Simplement pour te préparer à entendre ces moments comme je les entends, je commence à te les décrire - mais à peine - par des mots. Et je commence aussitôt à les perdre. Quand nous écoutons, tous les deux ; et quand je sens, comme par télépathie, que ce que tu écoutes est si loin de ce que j'aurais aimé te faire entendre, je me dis : ce moment n'était peut-être pas le mien, après tout. Car ce que je voulais t'entendre écouter - oui : t'entendre écouter ! -, c'était mon écoute. Désir peut-être impossible - l'impossible même.
Malgré mon dépit (il est toujours immense), je m'interroge : peut-on faire écouter une écoute ? Puis-je transmettre mon écoute, si singulière ? [...] Que puis-je donc faire pour faire écouter cette écoute, la mienne ? Je peux répéter, je peux rejouer quelques mesures en boucle, et je peux dire, redire ce que j'entends. Parfois, tu m'écoutes écouter. Je t'entends qui m'écoute écouter. Mais c'est si rare."

(Illustrations : deux extraits de la partition des Makrokosmos de George Crumb, "Le Cercle magique de l'Infini", volume 1, et "Les Soleils jumeaux", volume 2)

samedi 26 septembre 2009

La meilleure façon de lire

"Je suis en train de lire Cauchemars de Zegadlowicz. Ce livre m'intéresse beaucoup et suscite en moi un véritable enthousiasme. Au-delà de cet ouvrage je vois se dessiner les contours d'un autre livre que j'aimerais écrire. A tel point que je ne sais plus si ce que je lis est le livre réel ou bien cette oeuvre potentielle qui n'est pas encore réalisée. Au demeurant, c'est la meilleure façon de lire, c'est comme si on se lisait soi-même entre les lignes, comme si on lisait son propre livre. Enfants, nous ne faisions pas autrement : c'est pour cela que les mêmes livres, autrefois si riches et si gorgés de sève, nous apparaissent, plus tard, quand nous sommes devenus grands, comme des arbres dépouillés de leur feuillage - c'est-à-dire de tous ces éléments que nous avions ajoutés de nous-mêmes pour combler leurs lacunes. Les livres que nous avons lus dans l'enfance n'existent plus, ils se sont évanouis, il n'en reste plus que des squelettes nus. Celui qui garderait en lui la mémoire et la moelle de l'enfance devrait les récrire, tels qu'ils étaient autrefois. On aurait alors un vrai Robinson et un vrai Gulliver."
Bruno Schulz, Correspondance.

(Illustration : Didier Blondeau)

jeudi 24 septembre 2009

Ma moustache de lilliputien

"Le lilliputien de l'autobus : c'est un petit enfant déjà bien fripé, mais on ne le remarquerait pas s'il n'avait mis sur son visage, pour parer à sa petite taille, et à son système pileux déficient, une vilaine moustache de théâtre, quelques poils gris collés sur une bande de tissu. Il désigne du doigt son propre malheur, qui autrement serait invisible, aux autres, et peut-être à lui-même. Je me demande si ma moustache de lilliputien à moi n'est pas l'écriture."
Hervé Guibert, Le Mausolée des amants.

(Illustration : François Matton)

mardi 22 septembre 2009

Ce n'est pas la profondeur

"Car si on cherche ce qui fait la beauté absolue de certaines choses, des Fables de La Fontaine, des comédies de Molière on voit que ce n'est pas la profondeur ou telle ou telle autre vertu qui semble éminente. Non c'est une espèce de fondu, d'unité transparente où toutes les choses, perdant leur premier aspect de choses, sont venues se ranger les unes à côté des autres dans une espèce d'ordre, pénétrées de la même lumière, vues les unes dans les autres, sans un seul mot qui reste au dehors, qui soit réfractaire à cette assimilation (je sens que je suis moi-même incompréhensible à force de mal dire, mais cette idée me vient pour la première fois et je ne sais comment l'exprimer). Je suppose que c'est ce qu'on appelle le vernis des maîtres [...]."
Marcel Proust, lettre à Madame de Noailles, 12 ou 13 juin 1904.

(Illustration : Giorgio Morandi)

dimanche 20 septembre 2009

Angle d'invisibilité

"Ne serait-ce que sa capuche de ciré jaune, ne serait-ce qu'un angle de mur, ne serait-ce qu'un bout de roche, n'importe quel angle d'invisibilité suffisait à sa joie. Il suffisait de compléter son corps d'une arête où être sans regard."
Pascal Quignard, Villa Amalia.

(Illustration : Akira Umeda)

vendredi 18 septembre 2009

Dans les salles de lecture des bibliothèques


"Comme à la piscine ou dans une église, chacun s'adonne, dans les salles de lecture des bibliothèques, à un exercice individuel et en vérité insondable mais, l'accomplissant au milieu d'une multitude qui fait de même, il paraît n'être qu'un échantillon de l'activité générale, laquelle suscite une présence incommensurablement plus vaste que la sienne. On est placé sous la vigilance d'une altérité diffuse dont l'aménité s'exerce comme un ascendant et par conséquent intimide. [...]
Il entre une part de fantastique en ces vastes halls, et l'on comprend que l'ange des Ailes du désir, exempt du besoin de connaître et de comprendre, pour qui les livres ne sauraient contenir un savoir que sa nature lui fournit sans effort, exprime, en parcourant les salles de la bibliothèque où il s'est égaré, tombant à tous les niveaux sur des humains figés dans une attente pour lui absurde, un étonnement mêlé de compassion, une sorte d'interrogation consternée, une curiosité où la stupeur le dispute à l'effroi : quel plaisir pourrait-il les deviner en train de prendre en s'infligeant ce devoir qui a toute l'apparence d'une sanction ? [...] Quelle raison pourrait-il trouver à cette coutume qui les enferme hors de la vie, leur impose cette aberrante dormition, leur inculque cette phénoménale patience ?
Il a trop de miséricorde pour se moquer d'un rite guère moins vain à ses yeux que des croyances superstitieuses aux nôtres. C'est un ange qui a pris assez d'humanité pour sentir la part d'absolu que les hommes cherchent à combler ainsi en eux. [...] Il compatit au manque qui les pousse à chercher dans les textes sinon la panacée du moins les révélations ou les confessions fraternelles aptes à rendre moins lourd le mystère qu'ils sont pour eux-mêmes. [...]

La vision de ces dos offre les corps comme des natures mortes, c'est-à-dire pris d'une immobilité qui les livre non dans leurs qualités sensuelles telles que peuvent les révéler la démarche ou les gestes mais dans leur caractère incompressible, non dans leur épiphanie formelle mais au plus près de ce qui est leur essence. Ce qu'il traduit alors, le corps, même réduit à ces contours obtus, même fermé en cette coque sur quoi le regard ne peut buter, et glisser, et s'émousser, sans chance de relever aucun trait individuel et qui chante, qui enchante, sans espoir de se perdre en aucun creux qui émeuve, aucune cambrure qui soulève le coeur, ce qu'il traduit, c'est la stupéfiante affirmation de l'être, l'avidité qui le soutient, son désir, son acharnement."

Patrick Drevet, Petites études sur le désir de voir, tome II.

mercredi 16 septembre 2009

They are merely conventional signs









Igor Ballereau, To Jessie Sinclair, extrait des Lettres à des amies-enfants d'après Lewis Carroll. Jody Pou, soprano ; Ensemble SIC.
L'intégralité de l'oeuvre peut être téléchargée gratuitement sur Free music archive.


"Il avait, de la mer, acheté une carte
Ne figurant le moindre vestige de terre ;
Et les marins, ravis, trouvèrent que c’était
Une carte qu’enfin ils pouvaient tous comprendre.

De ce vieux Mercator à quoi bon Pôles Nord,
Tropiques, Equateurs, Zones et Méridiens ?
Tonnait l’Homme à la Cloche ; et chacun de répondre :
Ce sont conventions qui ne riment à rien!

Quels rébus que ces cartes, avec tous ces caps
Et ces îles ! Remercions le Capitaine
De nous avoir, à nous, acheté la meilleure -
Qui est parfaitement et absolument vierge !"

Lewis Carroll, La Chasse au Snark.

lundi 14 septembre 2009

Tous ces éboulements matériels

"On y voit aussi le plus souvent un citron coupé en deux, ou bien à demi pelé dont la spire pend au-dehors, et un coquillage de nacre établi sur un pied qui lui donne isolement et importance. Enfin toutes sortes de bols et d'assiettes en mouvement qui se communiquent l'une à l'autre leurs trésors. Et quant à la composition, il est impossible de ne pas remarquer que partout elle est la même. Il y a un arrière-plan stable et immobile et sur le devant toutes sortes d'objets en état de déséquilibre. On dirait qu'ils vont tomber. C'est une serviette ou un tapis en train de se défaire, une gaine de couteau qui se détache, une miche de pain qui se divise comme d'elle-même en tranches, une coupe renversée, toutes sortes de vases ou de fruits bousculés et d'assiettes en porte-à-faux. [...]
C'est cette immobilité quasi morale à l'arrière-plan, c'est cet alignement de témoins à demi aériens, qui sur l'avant donne leur sens à tous ces éboulements matériels. La nature morte hollandaise est un arrangement qui est en train de se désagréger, c'est quelque chose en proie à la durée. Et si cette montre que souvent Claesz aime à placer sur le rebord de ses plateaux et dont le disque du citron coupé en deux imite le cadran, ne suffisait pas à nous en avertir, comment ne pas voir dans la pelure suspendue de ce fruit le ressort détendu du temps, que la conque plus haut de l'escargot de nacre nous montre remonté et récupéré, tandis que le vin à côté dans le vidrecome établit comme un sentiment d'éternité ?"
Paul Claudel, L'oeil écoute.

(Illustration : Pieter Claesz)

samedi 12 septembre 2009

Dans le rétroviseur

"« Quelle merde de pays de merde », ai-je dit au chauffeur, qui m'a répondu par un coup d'oeil méfiant dans le rétroviseur qui réduisait son visage à une paire de pupilles petites et hostiles,
auxquelles le miroir donnait l'air aigu et protubérant des reflets métalliques. Deux cartes postales collées au tableau de bord, une représentant Notre Dame de Fatima et l'autre Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus encadraient un écriteau qui exigeait sèchement que l'on dépose les mégots dans une espèce de bourse marsupiale en aluminium logée comme une verrue dans le dos du siège de devant. Je suis foutu, un frère du Saint Sacrement, ai-je pensé. Et j'ai ajouté bien haut dans le but d'apaiser l'indignation du croisé catholique :
« Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ », en essayant d'imiter le majestueux accent du Centre des cardinaux-primats dont les gestes lents d'encensoir cachent des méfiances ossifiées de paysan perturbé par les trains.
« Moi, les chemins de fer me font rêver », ai-je expliqué au chauffeur en payant, devant le vieux portail flanqué des ananas de pierre : l'homme m'a dévisagé avec un immense étonnement incrédule oubliant l'argent et frappé comme s'il avait eu en novembre la révélation de Noël."
Antonio Lobo Antunes, Le Cul de Judas.

jeudi 10 septembre 2009

Semblables aux ballons


Extrait de La Vie des morts d'Arnaud Desplechin (1991).

mardi 8 septembre 2009

Antonio Lobo Antunes : Le Cul de Judas

"Je n’ai pas l’habitude de ces temples exotiques où l’on ne sacrifie plus des viscères d’animaux, mais son propre foie, modernes catacombes auxquelles les lumières rares des lampes votives et le murmure d’oraison des conversations confèrent une tonalité de religion sacrilège dont le barman est le veau d’or […]. Vous voyez ; rien n’a changé, seulement nous nous croyons athées parce qu’au lieu de nous frapper la poitrine c’est le médecin, qui frappe pour nous avec le diaphragme de son stéthoscope."
Sur le dispositif - largement éprouvé depuis La Chute ou Le Bavard - du monologue adressé à un interlocuteur jamais entendu, dans un bar anonyme, Le Cul de Judas (1979), deuxième roman de l'écrivain portugais Antonio Lobo Antunes, déploie un univers d’un baroque mal léché qui, lui, évoquerait plutôt Voyage au bout de la nuit ou Heart of darkness.
Dérivant de l’enfance, dans des appartements qui sentaient "le renfermé, la grippe et les biscuits", aux deux ans de guerre coloniale en Angola, Lobo Antunes nous immerge dans un récit foisonnant, lente cacophonie d’épithètes et de métaphores inégalement traduites : les arbres d’octobre "se recroquevillent comme des bites transies après un bain de piscine", les mariages sont "chastes comme des notaires hypermétropes et des messes du septième jour", les feuilles déchirées des bananiers "pareilles à des ailes d’archange en ruine", et le crépuscule des Tropiques "furtif et inintéressant comme le baiser d’un couple divorcé par consentement mutuel."

C'est parfois, pour l'inventivité luxuriante, les interminables phrases, l’ébriété stylistique, à Bruno Schulz que fait songer l'écriture cultivée mais âpre de Lobo Antunes, même si la référence détonne avec le fort ancrage dans l'histoire politique et la culture lusitanienne, adorée et abhorrée ("pays vieux, maladroit et agonisant, d’une Europe couverte d’une furonculose de palais et de calculs rénaux de cathédrales malades").
L'expérience de la guerre - réduite à l'opacité d'une sensation et d'une texture, eau trouble comme du papier mâché, contact sous les doigts d’une poitrine défoncée par un obus - devient la métaphore d'une solitude qui est la condition même de vivre : "nos passés vus par le petit bout de la lorgnette que sont les lettres et les photos gardées au fond des valises, sous le lit : vestiges préhistoriques, à partir desquels nous pouvions concevoir, tel un biologiste examinant une phalange, le monstrueux squelette de notre amertume."
Il y a comme une ambition encyclopédique dans la succession des chapitres précédés des lettres A à Z, dépeignant une existence en accéléré, de l’enfance à l'âge adulte, et dans une prose qui se lit comme un collage composite et saturé de références littéraires, musicales et picturales. En tressant les fils narratifs à la façon de Claude Simon, et par le raccourci des métaphores, l'auteur condense en une phrase les époques différentes, associe le sublime et le cru.
"Chez vous, sans appareils, avec seulement dix minutes d’exercice, devenez un homme ;
Obtenez la confiance de vos chefs et l’amour des femmes grâce à la méthode culturiste Samson ;
Grandissez de treize centimètres sans fausses semelles avec la technique de prolongation des tibias Gulliver ;
Vous êtes anxieux ? vous vivez tristement ? Le magnétisme astral en conq leçons vous redonnera la confiance dans le futur ;
Vous ne trouvez pas d’emploi ? Combattez la calvitie avec l’huile biologique hirsutex (riche en algues canadiennes) et toutes les portes s’ouvriront devant vous ;
Si vous ne vous déshabillez pas sur la plage par honte de vos épaules étroites demandez dans les bonnes maisons spécialisées le prospectus explicatif : « J’ai conquis mon épouse grâce au Claviculum électronique »."
"Un homme pour plus tard" : l’enfant jugé trop maigre par ses tantes au début du récit, revenu homme après deux années dans l’enfer de la guerre, entend de la même tante, à l’extrême fin du livre, par un effet de boucle d’une ironie grinçante : "Tu as maigri. J’ai toujours espéré que l’armée ferait de toi un homme, mais avec toi, il n’y a rien à faire." Le roman de Lobo Antunes se donne aussi à lire comme une interrogation sur l’idéal masculin, et comme la dérision amère d'une virilité postiche dictée par la famille et la société. Pris entre les injonction de "la petite voix intérieure qui s’entête à réclamer de moi des prouesses de Zorro" et les réclames publicitaires pour les perruques affichant des "chauves hirsutes satisfaits", le narrateur distille une âcre morale sur l’accomplissement de soi et sur l’expérience, cet impossible littéraire, qui, lorsque l'on croit l’avoir saisi, "s’éloigne tranquillement de vous, au petit trot de l’indifférence, sans même vous lancer un regard".
"Cette espèce de caveau où j’habite, ainsi vide et raide, m’offre d’ailleurs, une sensation de provisoire, d’éphémère, d’entracte, qui, entre parenthèses, m’enchante : je peux me considérer comme un homme pour plus tard, ajourner définitivement le présent jusqu’à pourrir sans jamais avoir mûri, les yeux brillants de jeunesse et de malice, comme ceux de certaines vieilles de village."
Le dernier roman d'Antonio Lobo Antunes, O Arquipélago da Insónia ("L'archipel de l'insomnie"), pas encore traduit en français, est paru en 2008. Pour patienter, on regardera l'écrivain lisboète expliquer dans cette conférence de 2008 que l’écriture est, comme ce qui manque aux impuissants sexuels, "la capacité d’incorporer la violence dans la tendresse".


Ivan Fedele, Imaginary Skylines (début).

(Illustrations : Eric Fischl, Betty Goodwin)

dimanche 6 septembre 2009

Des surfaces à l'infini

"M. de Rémusat a certes en lui du sceptique, il a du railleur, et de plus il aime la vérité, et il eut à de certains jours, il a pour elle de ces merveilleux amours dont parle Cicéron après Platon. Or, lequel des deux en lui domine? Lequel, en définitive, se rencontre le plus avant pour qui le sonde? Est-ce le fond solide ou l'ondoyant? Vous croyez que c'est l'ondoyant; mais n'y a-t-il pas un fond plus solide par-delà? Vous croyez que c'est le solide; mais n'y a-t-il point par-delà un fond plus fuyant encore? Là est le noeud du problème. Qui peut dire ce dernier mot des autres? Le sait-on soi-même de soi? Souvent (si je l'osais dire) il n'y a pas de fond véritable en nous, il n'y a que des surfaces à l'infini."
Sainte-Beuve, Passé et Présent.

(Illustration : Hollis Brown Thornton)

vendredi 4 septembre 2009

Une espère de mort savoureuse

"Le soleil accable la ville de sa lumière droite et terrible ; le sable est éblouissant et la mer miroite. Le monde stupéfié s’affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûte les voluptés de son anéantissement."
C. Baudelaire, Le spleen de Paris.

(Illustration : Pascal Matthey)

mercredi 2 septembre 2009

Un mouvement impersonnel

Hopper
"C'est parce que la bande cinématographique se déroule, amenant, tour à tour, les diverses photographies de la scène à se continuer les unes les autres, que chaque acteur de cette scène reconquiert sa mobilité : il enfile toutes ses attitudes successives sur l'invisible mouvement de la bande cinématographique. Le procédé a donc consisté, en somme, à extraire de tous les mouvements propres à toutes les figures un mouvement impersonnel, abstrait et simple, le mouvement en général pour ainsi dire, à le mettre dans l'appareil, et à reconstituer l'individualité de chaque mouvement particulier par la composition de ce mouvement anonyme avec les attitudes personnelles. Tel est l'artifice du cinématographe. Et tel est aussi celui de notre connaissance. Au lieu de nous attacher au devenir intérieur des choses, nous nous plaçons en dehors d'elles pour recomposer leur devenir artificiellement. Nous prenons des vues quasi instantanées sur la réalité qui passe, et, comme elles sont caractéristiques de cette réalité, il nous suffit de les enfiler le long d'un devenir abstrait, uniforme, invisible, situé au fond de l'appareil de la connaissance, pour imiter ce qu'il y a de caractéristique dans ce devenir lui-même. Perception, intellection, langage procèdent en général ainsi. Qu'il s'agisse de penser le devenir, ou de l'exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu'actionner une espèce de cinématographe intérieur. On résumerait donc tout ce qui précède en disant que le mécanisme de notre connaissance usuelle est de nature cinématographique."
Henri Bergson, L'évolution créatrice.


Alberto Ginastera, Danza de la moza donosa.

(Illustration : Couple dansant la valse, phénakistiscope de Eadweard Muybridge)
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