lundi 30 mars 2009

Fac ut ardeat cor meum


Andreï Tarkovski, Le Miroir (1974), extrait.

vendredi 27 mars 2009

D'un coup de talon

"L'art de développer les petits mobiles pour nous résoudre à accomplir les grandes actions qui nous sont nécessaires. L'art de ne pas se laisser décourager par les réactions d'autrui, en se rappelant que la valeur d'un sentiment est notre jugement personnel puisque ce sera nous qui l'éprouverons et non celui qui assiste. L'art de mentir à nous-mêmes en sachant que nous mentons. L'art de regarder les gens en face, nous-mêmes y compris, comme s'ils étaient les personnages d'une de nos nouvelles. L'art de se rappeler toujours que, nous-mêmes ne comptant pour rien et aucun des autres ne comptant pour rien, nous comptons plus que chacun, simplement parce que nous sommes nous-mêmes. L'art de toucher de façon foudroyante le fond de la douleur, pour remonter d'un coup de talon. L'art d'attribuer n'importe lequel de nos gestes à un autre, pour nous faire voir à l'instant s'il est sensé.
L'art de se passer de l'art.
L'art d'être seul."
Cesare Pavese, Le métier de vivre.








Jehan Alain, "Laisse les nuages blancs", Armelle Humbert, soprano, Catherine Simonpietri, piano, CD SISYPHE004.

mercredi 25 mars 2009

La douceur des ascenseurs

"Les soies, le verre, le fer, les fleurs, les reflets et les artifices, et les sourires indéchiffrés, et la douceur des ascenseurs."
Georges Hyvernaud, Carnets d'offlag.


Jean-Louis Robert, début de Domino, pour 2 pianos préparés et percussions.
(Illustration : Holger Niehaus)

lundi 23 mars 2009

Alle Lust will Ewigkeit

(Illustration : Gaston Zvi Ickowicz)








Lukas Foss, O Mensch, gib Acht, extrait de "Time Cycle", par Adele Addison, Leonard Bernstein et le Columbia Symphony, Sony CD 63164.

mardi 17 mars 2009

Comme un paysage qui allait disparaître

"Mais le plus souvent, le temps si particulier de sa vie d'où il sortait, quand il faisait effort, sinon pour y rester, du moins pour en avoir une vision claire pendant qu'il le pouvait encore, il s'apercevait qu'il ne le pouvait déjà plus ; il aurait voulu apercevoir, comme un paysage qui allait disparaître, cet amour qu'il venait de quitter ; mais il est si difficile d'être double et de se donner le spectacle véridique d'un sentiment qu'on a cessé de posséder, que bientôt, l'obscurité se faisant dans son cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les verres ; et il se disait qu'il valait mieux se reposer un peu, qu'il serait encore temps tout à l'heure, et se rencognait, avec l'incuriosité, dans l'engourdissement du voyageur ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir dans le wagon qu'il sent l'entraîner de plus en plus vite, loin du pays où il a si longtemps vécu et qu'il s'était promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un dernier adieu."
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
(Illustration : Sophie Calle, Douleur exquise)








Sarah Vaughan, "Everything must change". Avec nos excuses pour la piètre qualité sonore de cet extrait récupéré sur une vieille cassette audio...

samedi 14 mars 2009

Sans presque de contrastes

"Dans cette lumière ombrée, ourlée des dimanches d’avant la messe ; dans cette douceur de coton, cette violence fade sans presque de contrastes des ciels qu’habillent sporadiquement des troupeaux de nuages beiges, ventrus d’eau, dolents et amicaux, figures de familiers animaux de l’espèce de ceux qui paissent, et descendant si bas, comme à toucher du front, baiser au front la terre, s’y accouplant en quelque sorte, chastement."
Didier-Georges Gabily, Couvre-feux.


A. Webern, pièce op. 10 n°3.
(Illustration : Tim Lowly)

mardi 10 mars 2009

Figures de style

"Absolu concret : je ne sais plus sous quelle néfaste influence philosophique j'avais qualifié de cet oxymore, si c'en est un, la passion amoureuse, dont je croyais savoir quelque chose. Cette appellation avait fait son chemin dans notre petit groupe, et j'entends encore un de mes camarades crier un jour, d'un bout à l'autre du réfectoire de la rue d'Ulm : "Absolu concret au téléphone!" Pour le coup, transparente aux seuls happy few, c'était une métonymie, ou je ne m'y connais plus."
Gérard Genette, Bardadrac.

dimanche 8 mars 2009

Pour ne pas mourir de sincérité

"Le voilà bien, le "pieux mensonge", celui qui est plus vrai que la vérité même ! Il est "pédagogique" de laisser l'esprit s'égarer pour, insensiblement, l'infléchir vers une de ces vérités augustes qu'on n'aborde que de biais, - car leur vue nous briserait le coeur ; la vraisemblance sert de vestibule au vrai comme le mythe, chez Platon, prend la place de la science dans les questions relatives à la destinée de l'âme. Loin que ce rationnement des esprits ait quelque chose d'obscurantiste, nous devrions y voir plutôt un effet de la pudeur et comme le contrepoison de la sincérité grammatique, de l'inhumaine sincérité, vertu des pharisiens et des taureaux. Le respect du mystère combat efficacement notre fringale et nous empêche de brûler toutes ces étapes que rendent nécessaires la majesté de la chose cryptique et l'étroitesse de notre poitrine. Pour ne pas mourir de sincérité, nous consentons à être obliques et retors."
Vladimir Jankélévitch, L'Ironie.

(Illustration : Felice Varini, escalier sud du Musée des Beaux-Arts de Rouen)

vendredi 6 mars 2009

Roland Barthes : Journal de deuil

Il y a le coup éditorial. Il y a la controverse. Mais il y a surtout la crainte de ces inédits de fond de tiroir qui viennent parfois écorner l’image d’un auteur, comme ce petit supplément auquel on n’a pas su résister et qui vient mêler de nausée le plaisir d’une dégustation.
Du Roland Barthes diariste, on pouvait déjà se faire une idée en lisant "Délibération", ce court extrait du journal publié dans le Bruissement de la langue, ou encore RB par RB. Et ceux qui regrettaient ce roman sur lequel Barthes "travaillait" dans les dernières années de sa vie pouvaient à loisir consulter les fiches énigmatiques publiées dans les œuvres complètes sous le titre "Vita nova". Ici, le Seuil édite 330 fiches rédigées par Barthes après la mort de sa mère, en 1977, peu avant d’entreprendre l’écriture de La Chambre claire. Un exercice littéraire de domestication de la douleur, entre autres : "je peux, tant bien que mal (c’est-à-dire avec le sentiment de ne pas y arriver) parler [mon chagrin], le phraser. Ma culture, mon goût de l’écriture me donne ce pouvoir apotropaïque, ou d’intégration : j’intègre, par le langage". Cependant, les tics, les habituelles préciosités (italiques, vocabulaire psychanalytique, etc.) ont tôt fait de placer le lecteur en terrain familier : illisibles, ces notes ? qui prétend que le Tombeau d’Anatole de Mallarmé soit lisible ?

Barthes multiplie les parallèles avec une crise amoureuse : "comme l’amour, le deuil frappe le monde, le mondain, d’irréalité, d’importunité". Même la peinture (Cézanne), la musique (Cage, Haendel, et Schumann, bien sûr) sont amoureuses. Mais c’est dans l’impossible du texte (rien, évidemment, de plus littéraire), que se rejoignent le deuil et l’amour dans l’univers barthésien. L’inadéquation profonde du médium littéraire avec l’énonciation amoureuse, déjà au cœur des Fragments d’un discours amoureux (pour écrire, il faut "sacrifier un peu de son Imaginaire"), trouve ici une forme plus poignante :
"Il y a un temps où la mort est un événement, une ad-venture, et à ce titre, mobilise, intéresse, tend, active, tétanise. Et puis un jour, ce n’est plus un événement, c’est une autre durée, tassée, insignifiante, non narrée, morne, sans recours : vrai deuil insusceptible d’aucune dialectique narrative."

Ici touchant ("En quoi mam. est présente dans tout ce que j’ai écrit: en ce qu’il y a là partout une idée du Souverain Bien"), là révélant son sens particulier des épithètes - qui fait une nouvelle fois regretter ce roman jamais advenu - ("L’infirmière parle à maman comme à un enfant, d’une voix un peu trop forte, inquisitoriale, grondeuse et niaise"), Barthes n'accomplit pas ici le "monument", le "sillage" qu’il se refusait à lui-même mais voulait consacrer à sa mère : ce sera La Chambre claire. C'est aussi par son invitation à relire La Chambre que vaut ce texte posthume, plus émouvant, par sa justesse triste et tendre, son amène gravité.








Bernard Cavanna, Trio avec accordéon, dernier mouvement.

dimanche 1 mars 2009

Esthétique de l’économiseur d’écran

"L'économiseur d’écran (EE) apparaît quand l'usager cesse de se servir de son ordinateur : un dessin s'anime sur un fond noir plein-écran et produit un mouvement continu aléatoire sans début ni fin. De retour à son clavier, l'usager interrompt cette animation en affichant sa feuille de travail. Depuis plus d'une décennie, l'EE a quitté progressivement son statut d'accessoire pour devenir une forme, une nouvelle forme d'œuvre qui commence du fait de l'absence de public et se termine à son retour. Dans sa conception même l'EE s'oppose efficacement à la formule de Duchamp : « c'est le public qui fait l'œuvre », reprise au pied de la lettre à la fin des années 80 pour légitimer un art avide de public.

L'EE accompagne les secrétaires pendant un appel téléphonique prolongé. Il rivalise avec les murs d'écrans de téléviseurs dans les grands magasins. Il passionne les artistes qui cherchent de quoi il procède et divertit les algorithmiciens qui savent de quoi il retourne. Il ravit les contemplateurs de poissons rouges.

L'indifférence au public de l'EE ne m'empêche pas pour autant d’entretenir des relations particulières avec certaines de ses propriétés, par exemple le réglage du temps d'attente avant son démarrage. Tard dans la nuit, il arrive que l'affichage de l'EE me sorte soudainement de mon assoupissement et m'informe : « tu devrais aller dormir, ça fait exactement huit minutes que tu n'as rien écrit ». Un réveil pour aller dormir, voilà une mission pour l'EE qui s'accorde parfaitement avec son mode d'apparition pour un public absent. « Vous pouvez vaquer à vos occupations, c'est la condition de mon existence ».

Absence et ravissement, deux états que seuls permettent d'atteindre les objets de grande futilité. Lorsque je me suspends aux mouvements aléatoires d'un EE, je retrouve, sous d'autres conditions, les mêmes attentes que suscite la contemplation d'une toupie en rotation. Je me laisse emporter par un mouvement qui libère les choses et, par sympathie, me libère moi-même, des contraintes de la gravité."
Texte de Richard Monnier


Marc-André Dalbavie, Sculpture in the dark (extrait), par Cécile Reynaud-Burkardt.
Related Posts with Thumbnails