lundi 31 août 2009

Aux limites du monde

"Un grand poète a enseigné que la parole ne pouvait se perdre, étant du mouvement, qu'elle était puissante et créatrice, et que peut-être, aux limites du monde, ses vibrations faisaient naître d'autres univers, des étoiles aqueuses ou volcaniques, de nouveaux soleils en combustion."
Marcel Schwob, La Machine à parler.

(Illustration : Rogerio Livi)


Gérard Grisey, Le noir de l'étoile, par les Percussions de Strasbourg (extrait).

samedi 29 août 2009

Brisées et semant le sol

"Une tentative de désatomisation, en Hollande, d'une certaine surface de paysage irradiée lors d'une expérience, avait révélé, dans ce paysage, comme des grappes accrochées aux arbres et, brisées et semant le sol, la présence de mots innombrables, de phrases dépareillées. Ces groupes de mots, d'une grande banalité, ne devenaient visibles que sous l'effet d'un magnésium en fusion ionique négative, et ne pouvaient être transcrits, durant l'éclat bref de l'osmose, que sur une pellicule photosensible. Des clichés différents, pris par les chercheurs à des intervalles différemment espacés, révélèrent que ces phrases, comme balayées par le vent, n'étaient pas immobiles, mais qu'elles bougeaient d'une fois à l'autre, que certaines avaient disparu, tandis que de nouvelles s'étaient agglutinées en se rivant à des membres de phrases en formation, une sorte de puzzle de mots en perpétuelle transformation. Mais les chercheurs hollandais, peu intéressés par ce phénomène littéraire brut, après quelques communications, l'abandonnèrent à ce point.

Presque dix ans de recherches obstinées et secrètes me permettent maintenant d'affirmer ce qui suit avec la plus grande certitude : que ce soit le voyageur assis dans un train, le conducteur, mais davantage encore le passager d'une voiture, ou encore le promeneur qui traverse un bois ou un jardin, chaque être vivant, sous l'effet d'une locomotion autonome ou mécanique (et la locomotion, comme phénomène purement physique, aiguillonne et accélère le débit de sa pensée), propulse les différents mouvements de cette pensée, affriolée et emballée, sur telle ou telle parcelle du paysage ; au moment précis où sa vue, en concordance avec la pensée, mais plus ou moins brouillée et aveuglée, flouée par elle, se pose sur telle ou telle de ces parcelles, feuilles d'un arbre, virage d'un sentier, horizon, la phrase - mais c'est parfois un seul prénom, comme une incantation sentimentale - vient alors s'incruster en ce point du paysage, poussière d'une route, branche secouée par le vent, soleil couchant."
Hervé Guibert, Roman posthume.

(Illustration : Louis Darget. En 1896, Louis Darget prétend obtenir des "photographies de la pensée" en appliquant une plaque photographique sur le front d'une personne. Au hasard d'une réaction chimique encore très aléatoire, il croit reconnaître le portrait de Beethoven dans la pensée du pianiste qui déchiffre une partition, ou des astres chez celui qui consulte un atlas céleste.)

jeudi 27 août 2009

L'endroit est magnifique

"Les voyages d'agrément conduisent quantité de gens dans des endroits réputés. Ils boivent des bières dans le parc de l'hôtel et, faisant d'agréables rencontres, se réjouissent d'avance de leurs souvenirs. Le dernier jour, ils se rendent au bazar le plus proche pour y acheter des cartes postales ; ils en achètent également à la réception. Ces cartes postales sont les mêmes dans le monde entier : les arbres et les prés d'un vert vénéneux, le ciel bleu paon, les rochers gris et rouges, les maisons d'un relief presque douloureux, comme si elles étaient prêtes à tout moment à sortir de leur façade ; et la couleur si zélée qu'elle déborde généralement un petit peu. Si le monde avait cet aspect, on n'aurait vraiment rien de mieux à faire que de lui coller un timbre dessus et de le jeter dans la première boîte venue. Sur ces cartes, les gens écrivent : "L'endroit est absolument magnifique", ou "Merveilleux endroit !", ou encore : "Dommage que tu ne puisses pas voir avec moi ces splendeurs." [...]

Comprenons-les. Ils sont ravis d'être en voyage et de voir tant de merveilles que les autres ne peuvent pas voir ; mais les contempler ne va pas sans embarras ni tourments. Quand une tour est plus haute que les autres tours, un abîme plus profond que les abîmes ordinaires ou un tableau célèbre particulièrement grand ou petit, passe encore : car cette différence peut être saisie, et décrite ; c'est pourquoi ils s'efforcent toujours de trouver un palais fameux exceptionnellement vaste ou ancien et, parmi les paysages, accordent leur préférence aux plus sauvages. [...] Mais quand quelque chose n'est pas étiqueté haut, profond, grand, petit, frappant, bref quand quelque chose n'est rien que beau, ils s'étranglent comme sur une grosse bouchée pâteuse qui ne veut ni descendre ni remonter, trop docile pour qu'on en étouffe, pas assez pour qu'on puisse prononcer un seul mot. Ainsi naissent ces oh ! et ce ah ! qui sont le douloureux langage de l'apoplexie. N'en rions pas. Ces expressions trahissent une oppression vraiment pénible."
Robert Musil, Oeuvres pré-posthumes.

(Merci à T. pour cette photo désopilante)

mardi 25 août 2009

Je peux me fourrer le doigt dans le nez tout seul

Andy Warhol, The Lord Gave Me My Face But I Can Pick My Own Nose (Le Seigneur m'a donné un visage, mais je peux me fourrer le doigt dans le nez tout seul), 1948.

dimanche 23 août 2009

Le monde comme caprice et miniature

"Regardons maintenant ce portrait de femme par Clouet, et interrogeons-nous sur les raisons de l'émotion esthétique très profonde que suscite inexplicablement, semble-t-il la reproduction fil par fil, et dans un scrupuleux trompe-l'oeil, d'une collerette de dentelle.
L'exemple de Clouet ne vient pas par hasard ; car on sait qu'il aimait peindre plus petit que nature : ses tableaux sont donc, comme les jardins japonais, les voitures en réduction, et les bateaux dans les bouteilles, ce qu'en langage de bricoleur on appelle des "modèles réduits". [...] Car il semble bien que tout modèle réduit ait vocation esthétique - et d’où tirerait-il cette vertu constante, sinon de ses dimensions mêmes ? - ; inversement, l’immense majorité des oeuvres d’art sont aussi des modèles réduits. [...] Enfin, même la « grandeur nature » suppose un modèle réduit, puisque la transposition graphique ou plastique implique toujours la renonciation à certaines dimensions de l’objet : en peinture, le volume ; les couleurs, les odeurs, les impressions tactiles, jusque dans la sculpture ; et, dans les deux cas, la dimension temporelle, puisque le tout de l’oeuvre figurée est appréhendé dans l’instant.
[...]
À l’inverse de ce qui se passe quand nous cherchons à connaître une chose ou un être en taille réelle, dans le modèle réduit la connaissance du tout précède celle des parties. Et même si c'est là une illusion, la raison du procédé est de créer ou d’entretenir cette illusion, qui gratifie l’intelligence et la sensibilité d’un plaisir qui, sur cette seule base, peut déjà être appelé esthétique.
Nous n’avons jusqu’ici envisagé que des considérations d’échelle, qui, comme on vient de le voir, impliquent une relation dialectique entre grandeur - c’est-à-dire quantité - et la qualité. Mais le modèle réduit possède un attribut supplémentaire : il est construit, "man made", et, qui plus est, "fait à la main". Il n’est donc pas une simple projection, un homologue passif de l’objet : il constitue une véritable expérience sur l’objet ; or, dans la mesure où le modèle est artificiel, il devient possible de comprendre comment il est fait, et cette appréhension du mode de fabrication apporte une dimension supplémentaire à son être ; de plus - nous l’avons vu à propos du bricolage, mais l’exemple des "manières" des peintres montre que c’est aussi vrai pour l’art -, le problème comporte toujours plusieurs solutions. Comme le choix d’une solution entraîne une modification du résultat auquel aurait conduit une autre solution, c’est donc le tableau général de ces permutations qui se trouve virtuellement donné, en même temps que la solution particulière offerte au regard du spectateur, transformé de ce fait - sans même qu’il le sache - en agent. Par la seule contemplation, le spectateur est, si l'on peut dire, envoyé en possession d'autres modalités possibles de la même oeuvre, et dont il se sent confusément créateur lui-même, qui les a abandonnées en les excluant de sa création ; et ces modalités forment autant de perspectives supplémentaires, ouvertes sur l'oeuvre actualisée. Autrement dit, la vertu intrinsèque du modèle réduit est qu’il compense la renonciation à des dimensions sensibles par l’acquisition de dimensions intelligibles."
Claude Levi-Strauss, La Pensée sauvage.


"Parce que je sais que cette nuit tu dois faire en condensé et en accéléré ce qui demande aux bourgeois et aux amoureux beaucoup de temps, quelquefois toute une vie. C'est pour cela que tu es un artiste, comme ceux qui savent sculpter toute une scène de bataille sur un caillou minuscule ou peindre sur un morceau d'ivoire de la taille d'une main une ville populeuse, avec foule, équarrisseurs, chiens et clochers d'église. Car l'artiste, et lui seul, sait faire voler en éclats les lois de l'espace et du temps !"
Sandor Marai, La Conversation de Bolzano.


"Le monde est ma miniature, car il est si loin, si bleu, si calme, quand je le prends où il est, comme il est, dans le léger dessin de ma rêverie, au seuil de ma pensée ! Pour en faire une représentation, pour mettre tous les objets à l'échelle, à la mesure, à leur véritable place, il faut que je brise l'image que je contemplais dans son unité et il faut ensuite que je retrouve en moi-même des raisons ou des souvenirs pour réunir et ordonner ce que mon analyse vient de briser. Quel travail ! Quel mélange impur aussi de réflexion et d'intuition ! [...] Laissons donc un instant le Monde au punctum remotum de la rêverie, quand notre oeil détendu, signe subtil de tous nos muscles au repos, comble du repos, nous fait prendre conscience de notre paix intime et de l'éloignement pacifique des choses. Alors tout s'amenuise et tient dans le cadre de la croisée. C'est là qu'est peinte, dans son pittoresque et sa composition, l'image du Monde. Elle est l'image à la fois la mieux composée et la plus fragile parce que c'est l'image du rêveur, de l'homme délivré des soins prochains [...]. Une chute un peu plus profonde dans l'indifférence, et aussitôt la miniature se ternira, le Monde se dissoudra. De la rêverie, l'homme immobile tombera dans le rêve. [...] C'est comme miniature que le Monde peut rester composé sans tomber en morceaux. Il y a donc deux manières de perdre l'univers sensible : ou bien ma rêverie objective s'évaporera tout entière en me laissant glisser dans le rêve proprement dit ; ou bien ma rêverie objective se condensera en représentations, et l'univers sensible s'éparpillera en une pluralité d'objets en même temps que mon âme se dépensera en une pluralité de caprices."
Gaston Bachelard, Le Monde comme caprice et miniature.



(Illustrations : peintures de Jean-Marie Faverjon, de Paulus Moreelse, photographie de Polly Gaillard, scène finale de Nostalghia d'Andréi Tarkovski)

vendredi 21 août 2009

Hydre voluptueuse

"Sa mémoire, je la porterai toujours avec moi, le trophée léger, flottant et parfumé et immortel de sa mémoire, un cher fantôme dont la forme ondulante et fluide baigne, hydre voluptueuse, de la caresse de ses tentacules ma tête et mes reins."
Alfred Jarry, Le Surmâle.

(Illustration : themusediffuse sur Flickr, d'après La Muse endormie de Brancusi)

mercredi 19 août 2009

Comme on regarde deux pêches

"Elles avaient au moins vingt ans. Quand elles passaient avec leur ombrelle, moi, de la vigne, je les regardais comme on regarde deux pêches qui sont trop haut sur la branche."
Cesare Pavese, La Lune et les feux.

(Illustration : Koren Shadmi)

lundi 17 août 2009

Empoigner le hasard aux cheveux

"Il faut des coups de chance et bien de l'incalculable pour qu'un homme en qui sommeille la solution d'un problème entre en action - "en éruption", pourrait-on dire - au moment propice. En moyenne, cela ne se produit pas, et dans tous les coins de la terre se tiennent des hommes qui attendent, qui savent à peine à quel point ils attendent, mais moins encore qu'ils attendent en vain. Parfois encore, le cri qui les éveille, ce hasard qui donne "l'autorisation" d'entrer en action, vient trop tard, - au moment où le meilleur de la jeunesse et de la force d'agir a déjà été consommé à rester assis ; et combien d'hommes ont trouvé avec effroi, en "bondissant sur leurs jambes", leurs membres engourdis et leur esprit déjà pesant ! [...] Le "Raphaël sans mains", le mot étant pris au sens le plus large, ne serait-il pas, au royaume du génie, non l'exception, mais bien la règle ? - Peut-être n'est-ce pas le génie qui est si rare : mais bien les cinq cents mains dont il a besoin pour tyranniser le Kairos, "le moment propice", pour empoigner le hasard aux cheveux !"
F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal.

(Illustration : Ursus Wehrli, d'après Van Gogh)
Related Posts with Thumbnails