mercredi 17 septembre 2008

De notre mal personne ne s'en rie

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Villon, L'épitaphe Villon, dite également Ballade des pendus


Jehan Alain, Dans le rêve laissé par la ballade des pendus, par Daniel Fuchs.

9 commentaires:

Didier da a dit…

Oh ! merci, il y a bien seize ans que je n'avais pas entendu cette pièce !

Insula dulcamara a dit…

Je ne suis pas surpris ; en réalité, c'est à vous que je destinais ce morceau. Je me fais avoir à tous les coups par ce dernier accord déchirant : une marque de fabrique de l'immense Jehan Alain.

Didier da a dit…

Je trimballe encore la photocopie d'un choral (superbe) depuis ces années où je l'ai découvert... Dommage qu'il soit si peu joué et enregistré. Je lui associe immanquablement Tournemire, autre organiste-poète bêtement boudé par les pianistes... j'avais tout cela en K7, il faudrait se réarmer...
Merci encore, d'autant plus si l'attaque était ciblée !

Insula dulcamara a dit…

Ils sont surtout fréquentés par les organistes. Je connais mal l'oeuvre pour piano de Tournemire (qui me semble quand même, par sa propension au délayage, aux antipodes de l'univers de Jehan Alain), mais s'agissant de Alain c'est assez normal que les pianistes le boudent : l'intégrale de sa musique pour piano tient sur un cd, et dans l'ensemble ne vaut pas sa musique d'orgue, sauf quelques joyaux tels que la Ballade.

Didier da a dit…

Oui, bien sûr, aux antipodes, c'était une de ces associations arbitraires du souvenir. Pas écouté non plus Tournemire depuis cette lointaine époque, mais ses poèmes pour piano étaient très curieux il me semble, bavards peut-être mais parfaitement étranges...
Et je supporte difficilement l'orgue, je l'avoue (et encore moins le jeu de Marie-Claire Alain, qui a toujours comme un train à prendre).

Insula dulcamara a dit…

Personnellement j'appelle ça : "jouer avec le coude sur la portière"...

Sophie a dit…

Et les Ray-ban qui vont avec ;-)
Je vais encore avoir l'air d'un cheveu dans la soupe :
à propos de ce poème, avez-vous lu le "je, François Villon" de J.Teulé ?

Insula dulcamara a dit…

Sophie, vos commentaires sont toujours les bienvenus, avec ou sans cheveux. Pas lu Jean Teulé, et j'avoue que je ne suis pas très "biographie d'artiste romancée". Vous me le recommandez ?

Sophie a dit…

oui ! Je n'ai pas votre talent pour décrire le contenu mais assurément il vaut que l'on s'y penche...