"Citer, c'est faire usage de la bibliothèque de Babel ; citer, c'est réfléchir à ce qui a déjà été dit et si nous ne le faisons pas, nous parlons dans un vide où nulle voix humaine ne peut produire un son." Alberto Manguel
"En dressant l'oreille, j'entendais mon père qui, suspendu goulûment aux mamelles du sommeil, porté par l'extase, en explorait les pistes aériennes, voué de tout son être à cette croisière sans bornes. Le chant lointain de son ronflement disait longuement, racontait la longue geste de sa chevauchée à travers les steppes inconnues du songe. Ainsi, les âmes pénétraient sans hâte dans le sombre aphélie, la face sans soleil de la vie dont nul mortel n'a jamais pu apercevoir les contours. [...] Ils arrivaient à longer le fond noir du nadir, les limbes mêmes de l'Orcus des âmes, ils en doublaient dans un ultime effort les étranges promontoires ; alors, regonflant les soufflets de leurs poumons d'une musique nouvelle, ils remontaient à coups de ronflements inspirés vers l'aurore." Bruno Schulz, La nuit de juillet.
George Crumb, The Night in silence under many a star, extrait de Apparition, Jan de Gaetani, soprano, Gilbert Kalish, piano. (Illustration : Andy Gilmore)
"L'air nocturne est cet obscur Protée habile à susciter par simple jeu de riches condensations de velours, des bouffées de jasmin odorant, des cascades d'ozone, puis de brusques déserts sans souffle, ces grands bulbes noirs qui prolifèrent à l'infini, monstrueuses grappes de ténèbres gonflées de jus ombreux. Je me faufile à travers ces étroites corniches, je courbe le chef sous ces arcades, ces cryptes et ces voûtes basses et voilà que tout à coup le plafond se rompt, s'arrête dans un soupir étoilé, entrebâille l'abîme de son ciel immense pour me ramener derechef dans le dédale resserré de ses corniches et de ses couloirs. Au coeur de ces retraites de silence ombreux, de ces baies sans souffle, on peut distinguer encore des bribes de conversations abandonnées là par des noctambules, des lambeaux d'inscription sur les affiches, des bouffées de rires égarées dans un long sillage de murmure que la bise n'a pas dissipés. [...] Enfin, à l'orée de la ville, la nuit renonce à ses jeux, enlève son masque et nous révèle sa face millénaire empreinte de gravité. Renonçant à nous enfermer dans le fallacieux lacis de ses hallucinations, elle nous ouvre les étoiles de son éternité. Le firmament monte à l'infini, les constellations gardent leurs rituelles positions, elles flamboient dans toute leur majesté et tracent au ciel des figures de magie comme si elles voulaient par leur épouvantable silence annoncer, proclamer, proclamer quelque chose de définitif. De la scintillation de ces univers lointains descend un coassement de grenouilles, le tumulte argenté des astres. Le ciel de juillet répand le pavot inouï des météores qui s'infiltre doucement dans le cosmos." Bruno Schulz, La nuit de juillet.
"Elle se cala confortablement, posa ses pieds meurtris sur un pouf et, dans cette agréable chaleur, sous l'effet rafraîchissant de la douche, tandis qu'elle constatait avec plaisir qu'on rediffusait une opérette, elle se dit qu'il restait peut-être encore un peu d'espoir de retrouver la paix et la tranquillité d'autrefois. Car elle savait pertinemment que le monde la dépassait totalement - tout comme, selon l'expression inlassablement répétée par son fils, cet illuminé qui vivait dans les étoiles, la lumière dépassait la vision - et que tant que ceux qui comme elle, au creux de leur nid tranquille, dans leurs petites oasis d'honnêteté et de sagesse, ne pourraient songer au monde extérieur qu'en tremblant, les hordes furieuses de barbares aux visages mal rasés circuleraient avec une assurance instinctive." Laszlo Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance. (Illustration : Derrel Blain)
"Et à la fin quand certains jours les sillages de la croissance économique persistent longuement déformés en tous sens par les vents d'altitude, c'est probablement un Dieu atteint de marasme ataxique qui essaye, songe-t-on, d'une craie maladroite, ne se souvenant plus exactement les lettres, de tracer encore une fois dans les airs à notre intention le préavis de son MANE THECEL PHARES." Baudouin de Bodinat, La Vie sur Terre.
"L'eau claire ; comme le sel des larmes d'enfance, L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ; la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;
l'ébat des anges ; - Non... le courant d'or en marche, meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle sombre, ayant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche." Arthur Rimbaud, Mémoire.
"De la poésie, je dirai maintenant qu'elle est, je crois, le sacrifice où les mots sont victimes. Les mots, nous les utilisons, nous faisons d'eux les instruments d'actes utiles. Nous n'aurions rien d'humain si le langage en nous devait être en entier servile. Nous ne pouvons non plus nous passer des rapports efficaces qu'introduisent les mots entre les hommes et les choses. Mais nous les arrachons à ces rapports dans un délire. Que des mots comme cheval ou beurre entrent dans un poème, c'est détaché des soucis intéressés. Pour autant de fois que ces mots : beurre, cheval, sont appliqués à des fins pratiques, l'usage qu'en fait la poésie libère la vie humaine de ces fins. Quand la fille de ferme dit le beurre ou le garçon d'écurie le cheval, ils connaissent le beurre, le cheval. La connaissance qu'ils en ont épuise même en un sens l'idée de connaître, car ils peuvent à volonté faire du beurre, amener un cheval. [...] Mais au contraire la poésie mène du connu à l'inconnu. Elle peut ce que ne peuvent le garçon ou la fille, introduire un cheval de beurre. Elle place, de cette façon, devant l'inconnaissable. Sans doute ai-je à peine énoncé les mots que les images familières des chevaux et des beurres se présentent, mais elles ne sont sollicitées que pour mourir. En quoi la poésie est sacrifice, mais le plus accessible. Car si l'usage ou l'abus des mots, auquel les opérations du travail nous obligent, a lieu sur le plan idéal, irréel du langage, il en est de même du sacrifice de mots qu'est la poésie." Georges Bataille, Digression sur la poésie et Marcel Proust. (Illustration : Susan Rothenberg)
"Le Chant des fleurs", extrait des Laudes op.5 de Jean-Louis Florentz, par Michel Bourcier sur l'orgue de Saint-Eustache. La pièce s'inspire des sonorités d'un réacteur d'avion.
"J'en serais arrivé à croire qu'il n'y a d'amour que dans la mesure exacte où la part d'ignorance qu'on a de soi pousse à se trouver dans les autres, à croire qu'il n'y a d'amour que dans l'erreur délicieuse." François Augiéras, L'apprenti sorcier. (Illustration : Javier Palacios)
(Le lecteur Twiturm est un peu capricieux, il suffit généralement de réactualiser la page pour le faire fonctionner)
"Puis la conversation fit des sauts, des glissades, des volte-face, et je compris l'usage qu'il faisait de tous ces bouts de carton qui étalaient devant nous le savoir de notre siècle. Ces figures et inscriptions, nous en avons tous une collection plus ou moins étendue dans notre tête ; et nous avons l'illusion que nous "pensons" les plus hautes pensées scientifiques et philosophiques, quand quelques-unes de ces fiches se sont groupées d'une façon ni trop coutumière ni trop nouvelle, par hasard - c'est-à-dire par l'effet des courants d'air, ou simplement du fait du mouvement incessant qui les agite, comme le mouvement brownien agite les particules en suspension dans un liquide." René Daumal, Le Mont Analogue. (Illustrations : Jim Bumgardner, et l'oculus de la Chambre des époux de Mantegna)
"En quelques mois, ça change une chambre, même quand on n’y bouge rien. Si vieilles, si déchues qu’elles soient, les choses, elles trouvent encore, on ne sait où, la force de vieillir. Tout avait changé autours de nous. Pas les objets de place, bien sûr, mais les choses elles-mêmes, en profondeurs. Elles sont autres quand on les retrouve les choses, elles possèdent, on dirait, plus de force pour aller en nous plus tristement, plus profondément encore, plus doucement qu'autrefois, se fondre dans cette espèce de mort qui se fait lentement en nous, gentiment, jour à jour, lâchement devant laquelle chaque jour on s'entraîne à se défendre un peu moins que la veille. D'une fois à l'autre, on la voit s'attendrir, se rider en nous-mêmes la vie et les êtres et les choses avec, qu'on avait quittées banales, précieuses, redoutables parfois. La peur d'en finir a marqué tout cela de ses rides pendant qu'on trottait par la ville après son plaisir ou son pain. Bientôt il n'y aura plus que des gens et des choses inoffensifs, pitoyables et désarmés tout autour de notre passé, rien que des erreurs devenues muettes." Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.
"Pour me consoler, monsieur Anselmo Paleari voulut me démontrer que l'obscurité était imaginaire. - Imaginaire ? Cela ? lui criai-je. - Attendez un peu : je m'explique. Et il développa une conception philosophique personnelle et particulièrement spécieuse, qu'on pourrait sans doute qualifier de lanternosophie. De temps en temps, le brave homme s'interrompait pour me demander : - Vous dormez, monsieur Meis ? Et moi, j'étais tenté de lui répondre : - Oui, merci, je dors, monsieur Anselmo. Et monsieur Anselmo, continuant, me démontrait que pour notre malheur nous ne sommes pas comme l'arbre qui vit et ne le sent pas, et pour qui la terre, le soleil, l'air, la pluie, le vent, ne semblent pas des choses différentes de lui : des choses amies ou nuisibles. Nous les hommes, au contraire, nous naissons avec un triste privilège, celui de nous sentir vivre, avec la belle illusion qui en résulte : celle de prendre pour une réalité extérieure à nous notre sentiment intérieur de la vie, changeant et variable selon les époques, les hasards et la fortune. Et ce sentiment de la vie était précisément pour monsieur Anselmo comme une petite lanterne allumée que chacun de nous porte en soi : une petite lanterne qui nous montre que nous sommes perdus sur la terre, et qui nous fait voir le mal et le bien ; une petite lanterne qui projette autour de nous un cercle de lumière plus ou moins large, au-delà duquel se trouve l'ombre noire, l'ombre terrible qui n'existerait pas si la petite lanterne n'était pas allumée en nous, mais que nous devons malheureusement croire vraie, aussi longtemps qu'elle reste vivante en nous. Quand un souffle l'éteindra enfin, la nuit perpétuelle nous accueillera-t-elle après le jour fumeux de notre illusion, ou ne resterons-nous pas plutôt à la merci de l'Etre, qui aura seulement brisé les formes vaines de notre raison ? - Vous dormez, monsieur Meis ?" Luigi Pirandello, Feu Mattia Pascal.
Jacques Loussier Trio, La Sonnerie de Sainte-Geneviève du Mont, d'après Marin-Marais (début). (Illustration : Giacomo Balla)
Bref roman rédigé d’une traite par Sandor Marai au sortir de la guerre, Libération (1945) ne compte pas parmi les œuvres les plus connues de l’écrivain hongrois. Saisi, captivé par la simplicité sans ostentation de l’écriture, l’assurance tranquille de son classicisme, le lecteur y découvre un récit magistralement construit, long flash-back - à ceci près que le narrateur nous frustre de la situation attendue depuis l'incipit (les retrouvailles avec le père), restée tragiquement hors-champ, tandis que le texte, en chemin, s'est lentement acheminé vers le drame, imprévisible et cru. Et s'est attardé sur le portrait lucide d’une humanité que la peur et le confinement dans les caves révèlent comme un précipité, en ses plus mesquins attributs. Comme toujours chez Sandor Marai, on est frappé par le dispositif presque opératique du récit, un découpage dramaturgique si indiscret qu'il semble appeler la mise en musique : chœur des habitants de la cave, solo de la femme qui décrit le médecin des camps de la mort, solo d’Elisabeth face au soldat russe... Marai se fiche pas mal du réalisme. Une indécision, un flou presque kafkaïen pèse sur les prémisses : pourquoi le père est-il poursuivi par les Allemands ? pourquoi le "sabbathien" accepte-t-il d’offrir son aide ? pourquoi telle ou telle arrestation ? pourquoi la panique et pourquoi le soulagement ? A moins qu’en dépeignant ainsi le règne de l’arbitraire, le narrateur ne rende mieux justice à la réalité de la situation de guerre, et d’un régime de la connaissance lui-même bouleversé dans ses fondations : "elle sait qu’un stimulus nerveux se déplace dans l’organisme à cent vingt-six mètres à la seconde […] mais pas pourquoi […] cette pensée l’a traversée". Le personnage principal, Elisabeth, figure christique qui endure, "encaisse" (1) toutes les souffrances, et nettoie le visage enneigé de son agresseur lorsqu’elle retrouve son cadavre étendu dans la rue, fait songer à l’héroïne de la terrible Nouvelle histoire de Mouchette de Bernanos. L’oratorio de Sandor Marai suinte d’une noirceur qu’aggrave encore l’absence de toute métaphysique, et qui nous parle de la banalité du mal, de la culpabilité, d’une souffrance tout sauf rédemptrice, de sa voix "abrasive, sans éclat, sans lueur, sans braises, et cependant brûlante."
(1) "l’encaisser – comme l’on peut encaisser un faux billet. La souffrance peut en effet se comparer à un faux billet : ou bien on l’encaisse, et l’on admet une perte sèche, puisqu’il n’a aucune valeur, et que rien ne dédommagera son possesseur ; ou bien on tente de s’en défaire, c’est-à-dire, pour récupérer son propre bien volé par le faux-monnayeur, voler à son tour n’importe quelle neuve victime." Jean-Luc Marion, Prolégomènes à la charité.
Arnold Schoenberg, Farben (opus 16, n°3), transcription pour double chœur par Franck Krawczyk, Ensemble Accentus, Laurence Equilbey.
"Il n'y a ni vertu, ni pitié, ni amour, ni pudeur, ni leurs puissants contraires, mais rien qu'une coquille vide dansant au haut d'une joie qui est aussi la douleur, un éclair de beauté dans un orage de forme." Marguerite Yourcenar, Feux.
Domenico Scarlatti, Sonate en ré mineur, K 443, Skip Sempe.
"Et puis, une bonne fois pour toutes, si j'aime maladivement me plaindre, je n'aime rien moins que de voir un autre ramasser mes lamentations et me les réchauffer avec une sauce de bon sens, en homme posé qui comprend la vie et qui a sur elle son bon petit système, héréditaire, mais système quand même." Cesare Pavese, Lettre à Tullio Pinelli, 18 août 1927. (Illustration : Page* Tsou)
"Pour moi, tout à la communion avec les images qui me sont offertes par les poètes, tout à la communion de la solitude des autres, je me fais seul avec la solitude des autres. […] J’étudie ! Je ne suis que le sujet du verbe étudier. Penser je n’ose. Avant de penser, il faut étudier. Seuls les philosophes pensent avant d’étudier. […] Alors les heures ondulent dans la solitude veillée. Les heures ondulent entre la responsabilité d’un savoir et la liberté des rêveries, cette trop facile liberté d’un homme solitaire. L’image d’un veilleur à la chandelle me suffit pour que je commence, moi, ce mouvement ondulant des pensées et des rêveries. Oui, je serais troublé si le rêveur qui est au centre de l’image me disait les causes de sa solitude, quelque lointaine histoire des trahisons de la vie. Ah ! mon propre passé suffit à m’encombrer. Je n’ai pas besoin du passé des autres. Mais j’ai besoin des images des autres pour recolorer les miennes. J’ai besoin des rêveries des autres pour me souvenir de mon travail sous les petites lumières, pour me souvenir que, moi aussi, j’ai été un rêveur de chandelle." Gaston Bachelard, La Flamme d’une chandelle.
Bela Bartok, Melodia, Sonate pour violon seul SZ 117, David Grimal.