mercredi 11 novembre 2009

Une pierre dans le vide

"L'intelligence apprécie la logique des systèmes mais n'a cure de leurs fondements; or, il n'y a point de systèmes métaphysiques, philosophiques, scientifiques dont l'homme n'ait entrepris de tirer une morale. Comme chaque jour nous nous réjouissons des ascenseurs, des automobiles, des lampes électriques, du chauffage central, plutôt que des grands principes qui en permirent la réalisation, un sens utilitariste, sens universel, flaire, dès quelque apparition nouvelle, une règle de vie adéquate aux goûts humains; des soifs d'âme éternellement supplient qu'on les apaise; la conscience a des cris qui exigent et pourtant elle ne sait guère ce qu'elle veut; ce sont ses hurlements qui la révèlent. Au reste, un désir de se blesser soi-même, de se refouler, de s'isoler, de se meurtrir, rend l'équilibre humain plus impossible que celui d'une pierre dans le vide."
René Crevel, Freud, de l'alchimiste à l'hygiéniste.

(Illustration : El Bibliomata)

lundi 9 novembre 2009

De peur que mon insolence ne s'apaise

"A quoi bon ce préambule, puisque je me propose de ne rien laisser dans l'ombre, non que j'aie le goût de servir la vérité ni de satisfaire cette ineffable curiosité humaine, ni de me créer une existence exemplaire, encore moins ai-je le souci de toucher par le récit de ma vie ceux que ma vie n'aurait guère touchés. Je n'ai pas davantage le dessein de me déprendre de ma solitude. Qu'on ne me dise pas que, infiniment lassé d'elle, je n'espérais depuis longtemps que donner de la voix dans le concert populaire. Ah ! mais je désire qu'on ne pénètre pas mes mobiles, qu'on ne me questionne pas au sujet de la nécessité de tout ceci, que nul ne me fasse part de l'opinion qu'il en a, parce que si je parle, c'est qu'il ne faut pas différer, de peur que mon insolence ne s'apaise, que mon effroyable passion ne dégénère, ou que bientôt, non seulement je ne puisse plus ouvrir la bouche sans mentir, mais que ma main ait perdu le sens du signe, et mes regards seraient-ils alors de vraies paroles ?"
Louis-René Des Forêts, Les Mendiants.

(Illustation : Alni Stalke)

samedi 7 novembre 2009

Natalia Petrovna ouvre une porte

video
Extrait du film Actrices, de Valeria Bruni-Tedeschi (2007).

jeudi 5 novembre 2009

Le jeu de la fuite

"[...] beauté, jeu en soi,
jeu que l'homme joue avec son propre symbole, parce que c'est sa seule chance
d'échapper au moins symboliquement
à son angoisse de la solitude,
répétant toujours à nouveau la belle auto-suggestion,
la fuite dans la beauté, le jeu de la fuite;
c'est ainsi qu'à l'homme se dévoile la rigidité du monde embelli, puisque la complète incapacité de croissance, la perfection limitée du monde
qui ne peut devenir éternelle que par la répétition
a besoin toujours de cette fictive perfection;
c'est ainsi qu'à l'homme se dévoile le jeu de l'art, serviteur de beauté,
le désespoir de l'art et son essai désespéré
de créer l'impérissable avec des choses périssables,
avec des mots, des sons, des pierres, des couleurs,
afin que l'espace mis en forme
dure au-delà des âges [...]"
H. Broch, La Mort de Virgile.

(Ilustration : Andy Dixon)

mardi 3 novembre 2009

Ce qu'on redoute le moins

"Oui, d'être dans l'erreur, c'est, au contraire de Socrate, ce qu'on redoute le moins. Fait qu'illustrent sur une grande échelle d'étonnants exemples. Tel penseur élève une bâtisse immense, un système, un système universel embrassant toute l'existence et l'histoire du monde, etc., - mais regarde-t-on sa vie privée, on découvre ébaubi ce ridicule énorme, qu'il n'habite pas lui-même ce vaste palais aux hautes voûtes, mais une grange à côté, un chenil, ou tout au plus la loge du concierge ! Et qu'on risque un mot pour lui faire remarquer cette contradiction, il se fâche. Car que lui fait de loger dans l'erreur, pourvu qu'il achève son système... à l'aide de cette erreur."
S. Kierkegaard, Traité du désespoir.

(Illustration : Jeremy Egry)

dimanche 1 novembre 2009

Nova Metamorfosi



Confitemini Domino - psaume en faux-bourdon, extrait du disque Nova Metamorfosi : Musique sacrée à Milan au début du XVIIe siècle, par le Poème Harmonique et Vincent Dumestre.

vendredi 30 octobre 2009

Et à des mois de distance matières nouvelles

"Les livres sont ennuyeux à lire. Pas de libre circulation. On est invité à suivre. Le chemin est tracé, unique.
Tout différent le tableau : immédiat, total. À gauche, aussi, à droite, en profondeur, à volonté.
Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées. Dès qu'on le désire, le tableau à nouveau, entier. Dans un instant, tout est là. Tout, mais rien n'est connu encore. C'est ici qu'il faut commencer à LIRE.
Aventure peu recherchée, quoique pour tous. Tous peuvent lire un tableau, ont matière à y trouver (et à des mois de distance matières nouvelles), tous, les respectueux, les généreux, les insolents, les fidèles à leur tête, les perdus dans leur sang, les labos à pipette, ceux pour qui un trait est comme un saumon à tirer de l'eau, et tout chien rencontré, chien à mettre sur la table d'opération en vue d'étudier ses réflexes, ceux qui préfèrent jouer avec le chien, le connaître en s'y reconnaissant, ceux qui dans autrui ne font jamais ripaille que d'eux-mêmes, enfin ceux qui voient surtout la Grande Marée, porteuse à la fois de la peinture, du peintre, du pays, du climat, du milieu, de l'époque entière et de ses facteurs, des événements encore sourds et d'autres qui déjà se mettent à sonner furieusement de la cloche.
Oui, tous ont quelque chose pour eux dans la toile, même les propres à rien, qui y laissent simplement tourner leurs ailes de moulin, sans faire vraiment la différence, mais elle existe et combien instructive.
Que l'on n'attende pas trop toutefois. C'est le moment. Il n'y a pas encore de règles. Mais elles ne sauraient tarder..."
Henri Michaux, Passages.

Via Lignes de fuite.

(Illustration : Charlie Mackesy)

mercredi 28 octobre 2009

C'était sans doute ainsi

"C'était sans doute ainsi que les coeurs s'accordaient. Ils tâtonnaient dans la parade et les symboles."
Pascal Quignard, Les Escaliers de Chambord.

(Illustration : extrait du Miroir d'Andreï Tarkovski)

lundi 26 octobre 2009

Sous la véranda au bord de la mer



Jean Sibelius, Pa verandan vid havet, op. 38 no. 2, Kirsten Flagstad.

(Illustration : Gustave Le Gray)

samedi 24 octobre 2009

Encore une liste




Ces oeuvres dont j'aime tant le début, beaucoup moins ce qui vient après (voire pas du tout) :
Igor Stravinsky : Sérénade en la,
Violette Leduc : La Bâtarde,
Glenn Gould : Quatuor à cordes op.1,
Victor Segalen : René Leys,
Edgar Varèse : Déserts,
Franz Liszt : Funérailles
...

(Illustration : First Chapters de Stefanie Posavec, tentative de visualisation du style de quelques écrivains anglophones par le premier chapitre de leurs oeuvres)

jeudi 22 octobre 2009

Le caractère destructeur

"Jetant un regard rétrospectif sur sa vie, il se pourrait qu’un homme se rende compte que presque toutes les relations approfondies qu’il a connues avaient trait à des personnes dont tout le monde admettait le "caractère destructeur". Un jour, par hasard peut-être, il ferait cette découverte, et plus le choc qu’elle lui causerait serait violent, plus il aurait de chances de parvenir à dresser un portrait du caractère destructeur.

Le caractère destructeur ne connaît qu’un seul mot d’ordre : faire de la place ; qu’une seule activité : déblayer. Son besoin d’air frais et d’espace libre est plus fort que toute haine.
Le caractère destructeur est jeune et enjoué. Détruire en effet nous rajeunit, parce que nous effaçons par là les traces de notre âge, et nous réjouit, parce que déblayer signifie pour le destructeur résoudre parfaitement son propre état, voire en extraire la racine carrée. À plus forte raison, on parvient à une telle image apollinienne du destructeur lorsqu’on s’aperçoit à quel point le monde se trouve simplifié dès lors qu’on le considère comme digne de destruction. Tout ce qui existe se trouve ainsi harmonieusement entouré d’un immense ruban. C’est là une vue qui procure au caractère destructeur un spectacle de la plus profonde harmonie.

[...]

Le caractère destructeur est l’ennemi de l’homme en étui. Ce dernier cherche le confort, dont la coquille est la quintessence. L’intérieur de la coquille est la trace tapissée de velours qu’il a imprimée sur le monde. Le caractère destructeur efface même les traces de la destruction.
Le caractère destructeur rejoint le front des traditionalistes. Certains transmettent les choses en les rendant intangibles et en les conservant ; d’autres transmettent les situations en les rendant maniables et en les liquidant. Ce sont ces derniers que l’on appelle les destructeurs.

[...]

Aux yeux du caractère destructeur rien n’est durable. C’est pour cette raison précisément qu’il voit partout des chemins. Là ou d’autres butent sur des murs ou des montagnes, il voit encore un chemin. Mais comme il en voit partout, il lui faut partout les déblayer. Pas toujours par la force brutale, parfois par une force plus noble. Voyant partout des chemins, il est lui-même toujours à la croisée des chemins. Aucun instant ne peut connaître le suivant. Il démolit ce qui existe, non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse.
Le caractère destructeur n’a pas le sentiment que la vie vaut d’être vécue, mais que le suicide ne vaut pas la peine d’être commis."

Walter Benjamin, Le caractère destructeur.

(Illustration : Matt Cipov)

mardi 20 octobre 2009

Le malheur peu banal

"Pour Savinio, même dans la métaphysique, l'homme partage son affection entre l'intelligence (l'amante, celle qu'on désire de toutes ses forces) et la bêtise (l'épouse "consort", de fait l'étymologie n'a jamais été aussi appropriée). Au fond, c'est elle, la bonne, la magnanime bêtise qui nous console de toutes les déceptions de l'intelligence.
La bêtise est fidèle est constante, nous la connaissons depuis la nuit des temps, elles nous attend dans son doux foyer pour partager avec nous, dans une formidable résignation, le malheur peu banal de ne pas être intelligent.
Hélas, Valéry."
E. Vila-Matas, Le Mal de Montano.

dimanche 18 octobre 2009

Celui qui cherche

"Celui qui cherche devra douter. Mais quelle hardiesse et quelle sûreté possède le génie pour énoncer ce qu'il voit se passer en lui, parce que cela n'est pas captif de son exposition, et que celle-ci par suite n'en est pas moins captive, mais qu'au contraire sa considération et ce qu'il considère semblent librement consonner, s'unir avec liberté dans une même oeuvre. Lorsque nous parlons du monde extérieur, lorsque nous peignons des objets réels, nous procédons comme le génie. Sans génialité, nous n'existons même pas, tous autant que nous sommes. Le génie est indispensable à tout. Mais ce qu'on a coutume d'appeler génie est le génie du génie."
F. Schlegel, Atheneum.


Luc Ferrari, Cellule 75 (début).

(Illustration : William Kentridge)

vendredi 16 octobre 2009

L'antilope n'est pas cervidé

"On me confie pour quelques jours deux petits lapins, boules de fourrure dans un grand panier, céleste innocence, authenticité absolue, angélisme même en dépit du remugle de clapier, pisse et trognon, moins abominable pourtant que celui des tramways, des magasins, des ascenseurs. Coupant des pommes pour ces petits animaux, je considérais les pépins à l'intérieur desquels les enfants campagnards croient découvrir "la main de la Sainte Vierge", tâtonnement à la recherche des symboles, des mythes et des talismans, mais aussi cécité rurale puisque, débarrassé de son tégument, c'est à quelque tique couleur d'ivoire, couleur d'os, que ressemble ce pépin. Les deux Häschen mangent toute la pomme, y compris la main de la Sainte Vierge, dans un incessant mouvement mécanique, avec un air de sombre triomphe soigneusement intériorisé.
Miracle et pureté, la nature est aussi le rébus qui nous enseigne combien rarement l'essence est identique à l'apparence, que le pépin n'a rien de commun avec une tique couleur d'ivoire, si tant est qu'elle existe, non plus qu'avec la main de la Sainte Vierge, si tant est qu'elle existe aussi. Et l'araignée n'est pas insecte, la musaraigne n'est pas rongeur, l'antilope n'est pas cervidé, le boeuf musqué pas bovidé et le tigre n'est pas félin. Cette nature qui méprise cependant l'existence d'un système général en connaît cent mille, indépendants, contradictoires quelquefois, mais reliés par les plus mystérieux points de contact. D'innombrables correspondances, des échanges sans fin, s'effectuent d'un cycle à l'autre, d'un monde à l'autre. Il ne faut pas chercher la clé. Il n'y a pas de clé de l'univers physique, pas de clé de l'univers métaphysique. Il n'y a rien que des traductions et l'amour peut être l'une d'elles. Vibrantes, les délices de l'égoïsme peuvent en être une autre."
Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe.

mercredi 14 octobre 2009

Il remplace le pinceau par la grenade

"Plus le procédé est brutal et plus il est estimé, car il laisse moins de place et de délai pour une manipulation suspecte, pour un stratagème ou pour un repentir. D'où la préférence accordée à la déflagration.
La nature est lente. Elle dispose de la durée géologique, de la paresseuse majesté des sédimentations, mais aussi de l'action violente des très hautes températures et des pressions écrasantes, celles qui broient, qui liquéfient et qui volatilisent, qui provoquent l'incandescence et la fusion des plus rétives substances. L'homme, à qui les instants sont comptés, est réduit aux brusques démarches. Il doit agir vite et d'autant plus qu'il désire se préserver du soupçon de frelater subrepticement l'alchimie intérieure dont il attend merveille.
Il estime nécessaire de brûler le temps de la réflexion. Recourant aux énergies instantanées, il remplace le pinceau par la grenade. En procédant ainsi, ce n'est pas le scandale qu'il souhaite, encore qu'il y trouve un plaisir parallèle, mais d'accéder à l'innocence absolue et ombrageuse des forces fondamentales."
Roger Caillois, Esthétique généralisée.

(Illustration : Michael Kareken)

lundi 12 octobre 2009

Le jeu de la vie


Alva Noto, Logic moon.

Canon
"Le jeu de la vie, automate cellulaire imaginé par John Horton Conway en 1970, est probablement, à l'heure actuelle, le plus connu de tous les automates cellulaires.

En préambule, il faut préciser que le jeu de la vie n'est pas vraiment un jeu au sens ludique, puisqu'il ne nécessite aucun joueur ; il s'agit d'un automate cellulaire, un modèle où chaque état conduit mécaniquement à l'état suivant à partir de règles pré-établies.

Le jeu se déroule sur une grille à deux dimensions, théoriquement infinie (mais de longueur et de largeur finies et plus ou moins grandes dans la pratique), dont les cases — qu'on appelle des « cellules », par analogie avec les cellules vivantes — peuvent prendre deux états distincts : « vivantes » ou « mortes ».

À chaque étape, l'évolution d'une cellule est entièrement déterminée par l'état de ses huit voisines de la façon suivante :
- Une cellule morte possédant exactement trois voisines vivantes devient vivante (elle naît).
- Une cellule vivante possédant deux ou trois voisines vivantes le reste, sinon elle meurt.

Plusieurs structures intéressantes furent découvertes, comme le « planeur », un motif qui se décale en diagonale toutes les 4 générations, ou divers « canons » qui génèrent un flux sans fin de planeurs.

Un jardin d’Éden est une configuration sans passé possible : aucune configuration ne donne à l’étape suivante un jardin d’Éden.

Le premier jardin d’Éden trouvé en 1971, par Banks, Beeler et Schroeppel."

Source : Wikipedia.