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jeudi 18 juin 2009

La part d'ignorance

"J'en serais arrivé à croire qu'il n'y a d'amour que dans la mesure exacte où la part d'ignorance qu'on a de soi pousse à se trouver dans les autres, à croire qu'il n'y a d'amour que dans l'erreur délicieuse."
François Augiéras, L'apprenti sorcier.
(Illustration : Javier Palacios)

(Le lecteur Twiturm est un peu capricieux, il suffit généralement de réactualiser la page pour le faire fonctionner)

vendredi 12 juin 2009

La belle illusion

"Pour me consoler, monsieur Anselmo Paleari voulut me démontrer que l'obscurité était imaginaire.
- Imaginaire ? Cela ? lui criai-je.
- Attendez un peu : je m'explique.
Et il développa une conception philosophique personnelle et particulièrement spécieuse, qu'on pourrait sans doute qualifier de lanternosophie.
De temps en temps, le brave homme s'interrompait pour me demander :
- Vous dormez, monsieur Meis ?
Et moi, j'étais tenté de lui répondre :
- Oui, merci, je dors, monsieur Anselmo.
Et monsieur Anselmo, continuant, me démontrait que pour notre malheur nous ne sommes pas comme l'arbre qui vit et ne le sent pas, et pour qui la terre, le soleil, l'air, la pluie, le vent, ne semblent pas des choses différentes de lui : des choses amies ou nuisibles. Nous les hommes, au contraire, nous naissons avec un triste privilège, celui de nous sentir vivre, avec la belle illusion qui en résulte : celle de prendre pour une réalité extérieure à nous notre sentiment intérieur de la vie, changeant et variable selon les époques, les hasards et la fortune.
Et ce sentiment de la vie était précisément pour monsieur Anselmo comme une petite lanterne allumée que chacun de nous porte en soi : une petite lanterne qui nous montre que nous sommes perdus sur la terre, et qui nous fait voir le mal et le bien ; une petite lanterne qui projette autour de nous un cercle de lumière plus ou moins large, au-delà duquel se trouve l'ombre noire, l'ombre terrible qui n'existerait pas si la petite lanterne n'était pas allumée en nous, mais que nous devons malheureusement croire vraie, aussi longtemps qu'elle reste vivante en nous. Quand un souffle l'éteindra enfin, la nuit perpétuelle nous accueillera-t-elle après le jour fumeux de notre illusion, ou ne resterons-nous pas plutôt à la merci de l'Etre, qui aura seulement brisé les formes vaines de notre raison ?
- Vous dormez, monsieur Meis ?"
Luigi Pirandello, Feu Mattia Pascal.








Jacques Loussier Trio, La Sonnerie de Sainte-Geneviève du Mont, d'après Marin-Marais (début).
(Illustration : Giacomo Balla)

dimanche 28 décembre 2008

Le bourdonnement des planètes lointaines

"La nuit est là, d'une étendue et d'une profondeur ignorées. Quels sont les événements qu'elle cache ? Des voitures traversent une place assombrie avec le bourdonnement de planètes lointaines, une ruelle frissonne sous le pas précipité du poursuivant, un peu plus tard aussi celui du poursuivi. Des hommes, derrière les fenêtres éteintes, se figent parmi les choses qui se mettent à vivre, des femmes se changent dans l'obscurité en veuves (...), quelque part au fond du noir s'effrite notre maison en chantier. Au coeur de la nuit il y a un lac de montagne et le bruissement du sang aux tempes de celui qui lui fait face, arrêté à son bord. La nuit hante la nuit, au plus profond d'elle-même se méconnaît et sait tout, des crétins gueulards sur son pourtour s'obstinent à se célébrer eux-mêmes."
Petr Kral, Notions de base.

Spheres, improvisation de Keith Jarrett sur l'orgue de la basilique d'Ottobeuren

jeudi 21 août 2008

Elle passa par d'étrange cités

"Elle passa par d'étranges cités mortes où, au lieu de formes pétrifiées, de circonstances momifiées, elle rencontra une nécropole de mouvements, de silences, de vides ; [...] devant elle, s'étendirent des chutes admirables, le sommeil sans rêve, l'évanouissement qui ensevelit les morts dans une vie de songe, la mort par laquelle tout homme, même l'esprit le plus faible, devient l'esprit même. [...] Elle fut happée par les absences de diamant, l'absence de silence, l'absence de mort, où elle ne pouvait reprendre pieds que dans des notions ineffables, les je ne sais quoi, sphinx de fracas inouï, les vibrations qui font éclater l'éther des sons les plus déchirants et font éclater, les dépassant dans leur élan, les sons mêmes."
Maurice Blanchot, Thomas l'obscur.







Extrait de Radiance 5, par Keith Jarrett.
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