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dimanche 18 avril 2010

Un autre bruit

"Et cette nuit-là il n'était pas question de lune, ni d'autre lumière, mais ce fut une nuit d'écoute, une nuit donnée aux menus bruissements et soupirs qui agitent les petits jardins de plaisance la nuit, faits du timide sabbat des feuilles et des pétales et de l'air qui y circule différemment qu'ailleurs, où il y a moins de contrainte, et différemment que pendant le jour qui permet de surveiller et de sévir, et d'autre chose encore qui n'est pas clair, n'étant ni l'air ni ce qu'il meut. C'est peut-être le bruit lointain, toujours le même que fait la terre et que les autres bruits cachent, mais pas pour longtemps. Car ils ne rendent pas compte de ce bruit qu'on entend lorsqu'on écoute vraiment, quand tout semble se taire. Et il y avait un autre bruit, celui de ma vie que faisait sienne ce jardin chevauchant la terre des abîmes et des déserts. Oui, il m'arrivait d'oublier non seulement qui j'étais, mais que j'étais, d'oublier d'être. Alors je n'étais plus cette boîte fermée à laquelle je devais de m'être si bien conservé, mais une cloison s'abattait et je me remplissais de racines et de tiges bien sages par exemple, de tuteurs depuis longtemps morts et que bientôt on brûlerait, du campos de la nuit et de l'attente du soleil, et puis du grincement de la planète qui avait bon dos, car elle roulait vers l'hiver, l'hiver la débarrasserait de ces croûtes dérisoires. Ou j'étais de cet hiver le calme précaire, la fonte des neiges qui ne changent rien et les horreurs du recommencement. Mais cela n'arrivait pas souvent, la plupart du temps je restais dans ma boite qui ne connaissait ni saisons ni jardins. Et ça valait mieux."
Samuel Beckett, Molloy.








Alva Noto, Particle 2.

(Illustration : Didier da Silva)

samedi 4 juillet 2009

Sombre aphélie

"En dressant l'oreille, j'entendais mon père qui, suspendu goulûment aux mamelles du sommeil, porté par l'extase, en explorait les pistes aériennes, voué de tout son être à cette croisière sans bornes. Le chant lointain de son ronflement disait longuement, racontait la longue geste de sa chevauchée à travers les steppes inconnues du songe.
Ainsi, les âmes pénétraient sans hâte dans le sombre aphélie, la face sans soleil de la vie dont nul mortel n'a jamais pu apercevoir les contours. [...] Ils arrivaient à longer le fond noir du nadir, les limbes mêmes de l'Orcus des âmes, ils en doublaient dans un ultime effort les étranges promontoires ; alors, regonflant les soufflets de leurs poumons d'une musique nouvelle, ils remontaient à coups de ronflements inspirés vers l'aurore."
Bruno Schulz, La nuit de juillet.










George Crumb, The Night in silence under many a star, extrait de Apparition, Jan de Gaetani, soprano, Gilbert Kalish, piano.
(Illustration : Andy Gilmore)

mardi 14 octobre 2008

Dans le noir favorable

"Le silence de la nuit est d'un luxe supérieur. Effacée par magie la vie bruyante et affairée du jour. Fenêtres ouvertes, toutes lumières éteintes, je savoure une fraîcheur que je n'aurais pas connue quelques heures plus tard, descendant dans la vie banale - cette présence sourde, avivée d'absence, ce coulis de vent sur toute chose, renouvelée, revigorée de son retrait nocturne, neuve d'être autre, là, dans le noir favorable, qu'on sent pouvoir presque toucher de la main."
Jean-Paul Michel, La Vérité jusqu'à la faute.







Luc Ferrari, Presque rien n°2, "Ainsi continue la nuit dans ma tête multiple"
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