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dimanche 16 mai 2010
Le roman blanc
"Le roman qui m'a le plus troublé à quatorze ans est Mort à crédit, de Louis-Ferdinand Céline, que j'ai lu dans une de ses premières éditions; il avait supprimé certaines phrases, sous le prétexte de ne pas être inculpé d'outrage aux bonnes moeurs, mais en laissant sur les pages imprimées des blancs auxquels elles correspondaient. Comme le contexte était ordurier, on se disait que ces phrases devaient être prodigieusement scandaleuses. J'ai passé des heures à rêver à ce qu'il avait pu mettre ici ou là. Lorsqu'on a réédité plus tard Mort à crédit en restituant les phrases coupées par l'auteur, mon désappointement n'en a été que plus vif. Ce n'était que cela ! [...]
Ces phrases manquantes étaient si banales, et même si inférieures au reste en crudité, qu'il me parut que si le romancier les avait blanchies, c'était par une exigence de son inconscient d'artiste du verbe. Instinctivement, il créait un genre nouveau : le roman blanc.
On peut faire un roman blanc si extraordinaire que les blancs sembleront plus intéressants, d'un bout à l'autre, que le récit imprimé. Le lecteur demeurera sans cesse incertain du sujet, ne sachant s'il lit un roman policier ou érotique, ce qui le conduira au comble de la curiosité, de la perplexité ou de l'excitation."
Sarane Alexandrian, Soixante sujets de romans au goût du jour et de la nuit.
samedi 5 décembre 2009
dimanche 4 octobre 2009
Lignes irréelles, mais conductrices
Elle est malheureusement là : émoussée, écornée, mieux ou pis que brisée : sucée par la pluie qui l'a délavée comme un enfant son sucre d'orge ! — J'aimerais mieux la trouver en miettes reconnaissables. Mais toutes les arêtes ont disparu, toutes les lignes vivantes ont fui. [...] C'était elle, plus disparue que perdue, puisque les formes et ce qui lui donnait existence, ont fui, léchées, absorbées ; et qu'il n'en reste que le caillou, la matière, ce grès de mauvais grain...
Cependant, par piété presque superstitieuse, par habitude, je dessine. — Je dessine ce reste informe. Et lentement, mais sûrement, ce que mes yeux ne voyaient pas, le crayon et les mouvements instinctifs de mes doigts le ressuscitent. Aucun doute. C'est bien ce tigre râblé et sexué des Han. — Le corps allongé, le torse fort, et cette cambrure du cou... et ce port de la tête absente ; ce rejet orgueilleux de l'encolure, ces pectoraux puissamment cannelés. Je dessine. Le fait se produit. Les formes se développent , à les poursuivre dans la pierre, non pas avec le léger contact du regard, mais à deviner musculairement l'effort du ciseau dans la pierre ; elles se formulent ; elles se fixent ; non plus dans cette matière décidément trop périssable, mais dans l'espace fictif où l'imaginaire se plaît. — Là où les peintres sont maîtres. L'espace que les sculpteurs débitent en volumes, et habitent... Je dessine toujours, je suis des lignes irréelles, mais conductrices. Des méplats s'étalent doucement, des modelés apparaissent et se confirment. Voici la cambrure de l'épaule ; l'attache du cou, voici l'avancé caractéristique de la cuisse nerveuse sur le ventre... [...]
C'est une évocation magique et logique : il suffisait non plus de regarder, mais de reformuler docilement : les gestes répétant dans un nouvel espace actuel les autres gestes que le modeleur lui-même, autrefois, poursuivit ; — quand il luttait, à coups de ciseaux volontaires, contre la pierre infidèle, qui n'a point su garder ses efforts ; — mais que seuls des efforts analogues, ressuscitent aujourd'hui. C'est ainsi que je retaille dans ce pur espace imaginaire — lui donnant du poids — la fortune flottante autour de la pierre usée. Le plus dur des deux n'est pas le grès infidèle."
Victor Segalen, Equipée.
John Cage, Trio, extrait de Amores, par l'Ensemble Kroumata.
(Illustration : Louise Hornung)
vendredi 10 juillet 2009
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