
John Cage, In a landscape (début), Stephen Drury.
"Citer, c'est faire usage de la bibliothèque de Babel ; citer, c'est réfléchir à ce qui a déjà été dit et si nous ne le faisons pas, nous parlons dans un vide où nulle voix humaine ne peut produire un son." Alberto Manguel




"Il me semble que ce que les arrangeurs signent, c'est avant tout une écoute. Leur écoute d'une oeuvre. Ce sont peut-être les seuls auditeurs de l'histoire de la musique à écrire leurs écoutes, plutôt que de les décrire (comme le font les critiques). [...] Nous verrons que l'original et l'arrangement sont complémentaires, contigus dans leur incomplétude et leur distance face à l'essence de l'oeuvre. Et que celle-ci (l'Idée, si l'on veut), loin d'être donnée d'avance, doit rester toujours à venir, au terme (sans terme) des différentes adaptations. Autrement dit : l'essence de l'oeuvre (en un certain sens : l'original) serait à la fin (sans fin) plutôt qu'au commencement. C'est dire aussi que cette essence ou idée doit, pour rester à venir, pouvoir ne pas s'assurer, ne pas s'avérer ; elle doit se laisser hanter par la menace de sa dissipation. S'il y a oeuvre (ce qui doit rester une hypothèse), c'est au risque de l'arrangement."
"La bonne traduction, selon Walter Benjamin, ne doit donc pas effacer les résistances de la lettre pour ouvrir l'accès au sens ; elle ne doit pas se substituer à l'original, mais au contraire le laisser désirer dans l'étrangeté de sa langue. [...] L'incomplétude, la fragmentation : celle de la traduction, mais aussi celle de l'original, en tant que tous deux appellent la complémentarité de l'autre langue. [...] Le corps que modèle la transcription est donc plastique. Comme l'est aussi notre écoute d'un arrangement, écartelée entre deux lignes parallèles, l'une présente et l'autre fantomatique ou spectrale : notre écoute est tendue, tendue à tout rompre comme un élastique, entre la transcription et l'original."
Il y a dans l'histoire de la musique de fameuses oeuvres circulaires, de célèbres "boucles" : dans le registre du tour de force contrapuntique, le rondeau "Ma fin est mon commencement" de Guillaume de Machaut, et le Canon en crabe de L'Offrande musicale de Bach, ou bien, dans celui de la simple curiosité, les Mouvements perpétuels de l'aimable Poulenc. Plus près de nous, Refrain de Karlheinz Stockhausen (voire, du même, les boîtes à musique du Tierkreis), et certaines pièces des Makrokosmos de George Crumb, illustrent la même ambition d'une musique "infinie". "Telles mesures de Don Giovanni, telle respiration de Glenn Gould, tel murmure dans une improvisation de Keith Jarrett, tel accent ou tel silence chez Bill Evans... Bref, un moment favori dans ma musicothèque à moi. Simplement pour te préparer à entendre ces moments comme je les entends, je commence à te les décrire - mais à peine - par des mots. Et je commence aussitôt à les perdre. Quand nous écoutons, tous les deux ; et quand je sens, comme par télépathie, que ce que tu écoutes est si loin de ce que j'aurais aimé te faire entendre, je me dis : ce moment n'était peut-être pas le mien, après tout. Car ce que je voulais t'entendre écouter - oui : t'entendre écouter ! -, c'était mon écoute. Désir peut-être impossible - l'impossible même.
Malgré mon dépit (il est toujours immense), je m'interroge : peut-on faire écouter une écoute ? Puis-je transmettre mon écoute, si singulière ? [...] Que puis-je donc faire pour faire écouter cette écoute, la mienne ? Je peux répéter, je peux rejouer quelques mesures en boucle, et je peux dire, redire ce que j'entends. Parfois, tu m'écoutes écouter. Je t'entends qui m'écoute écouter. Mais c'est si rare."



"Que toute douleur soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne te renferme pas sur l'insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces carabes noirs.
"Mieux qu'une tour profane,
(Illustration : Gaston Zvi Ickowicz)
"J'ai longtemps, in petto, emprunté à Mies Van der Rohe (qui lui-même, je suppose...) la devise Less is more. Découragé par la réciprocité circulaire qu'implique la copule is, je l'ai abandonnée par la suite au profit de Moderato ma non troppo, finalement oubliée à son tour, au profit d'une bien plus minimaliste, et moins onéreuse, absence de devise."
(Illustration : Andy Gilmore)