lundi 30 novembre 2009

Petite morale

"Le voilà qui s'interrompt pour tirer un de ses mégots de la boîte où il les conserve. Il fumoche : un petit plaisir qu'il s'accorde. Petits plaisirs des petites vies aplaties. Petite morale : se contenter de peu, ne pas user, ne pas oser. Douce petite morale recroquevillée de mon enfance. On m'a appris ça, dans la maison du quartier Saint-Roch. Je n'en suis pas encore guéri."
Georges Hyvernaud, La Peau et les os.
(Illustration : Amnon David Ar)

lundi 23 novembre 2009

Chambre noire

"Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est "condamnée" tant qu'on voit du monde."
M. Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleur.








I. Stravinsky, Apothéose d'Orphée.

(Illustration : Raphaëlle Peale)

samedi 21 novembre 2009

Apparences cohérentes

"Ils vont tous se coucher, les gens. Et les dentiers vont se coucher dans les verres d'eau, les lunettes dans des petits étuis noirs, les montres sur les tables de nuit. C'est le moment où l'humanité se défait, s'éparpille, tombe en morceaux, renonce aux apparences cohérentes qu'elle assume seize heures par jour. L'heure de vérité. Tout ce qu'on maintenait si soigneusement ensemble, les vraies dents et les fausses dents, les vrais coeurs et les faux coeurs, les faux cols et les vrais cous, les veuves et les voiles de deuil, les jambes et les bas de nylon, tout ça se détache, se délie, se sépare."
G. Hyvernaud, Le Wagon à vaches.

(Illustration : Michel Lentz)

lundi 16 novembre 2009

Sois heureuse, ma fille

"Le succès dans l'édition va ces temps-ci aux titres à rallonge, petites phrases idiotes, momeries sentimentales. Afin que nos classiques soient encore lus malgré tout, je propose de les rebaptiser selon la tendance. Le Père Goriot pourra s'intituler désormais Sois heureuse, ma fille ; Madame Bovary, Parce que je mérite d'être aimée comme une autre ; Mémoires d'outre-tombe, Ai-je donc tant vécu ? ; Robinson Crusoé, Seul, c'est tout."
Eric Chevillard, L'autofictif.

mercredi 11 novembre 2009

Une pierre dans le vide

"L'intelligence apprécie la logique des systèmes mais n'a cure de leurs fondements; or, il n'y a point de systèmes métaphysiques, philosophiques, scientifiques dont l'homme n'ait entrepris de tirer une morale. Comme chaque jour nous nous réjouissons des ascenseurs, des automobiles, des lampes électriques, du chauffage central, plutôt que des grands principes qui en permirent la réalisation, un sens utilitariste, sens universel, flaire, dès quelque apparition nouvelle, une règle de vie adéquate aux goûts humains; des soifs d'âme éternellement supplient qu'on les apaise; la conscience a des cris qui exigent et pourtant elle ne sait guère ce qu'elle veut; ce sont ses hurlements qui la révèlent. Au reste, un désir de se blesser soi-même, de se refouler, de s'isoler, de se meurtrir, rend l'équilibre humain plus impossible que celui d'une pierre dans le vide."
René Crevel, Freud, de l'alchimiste à l'hygiéniste.

(Illustration : El Bibliomata)

lundi 9 novembre 2009

De peur que mon insolence ne s'apaise

"A quoi bon ce préambule, puisque je me propose de ne rien laisser dans l'ombre, non que j'aie le goût de servir la vérité ni de satisfaire cette ineffable curiosité humaine, ni de me créer une existence exemplaire, encore moins ai-je le souci de toucher par le récit de ma vie ceux que ma vie n'aurait guère touchés. Je n'ai pas davantage le dessein de me déprendre de ma solitude. Qu'on ne me dise pas que, infiniment lassé d'elle, je n'espérais depuis longtemps que donner de la voix dans le concert populaire. Ah ! mais je désire qu'on ne pénètre pas mes mobiles, qu'on ne me questionne pas au sujet de la nécessité de tout ceci, que nul ne me fasse part de l'opinion qu'il en a, parce que si je parle, c'est qu'il ne faut pas différer, de peur que mon insolence ne s'apaise, que mon effroyable passion ne dégénère, ou que bientôt, non seulement je ne puisse plus ouvrir la bouche sans mentir, mais que ma main ait perdu le sens du signe, et mes regards seraient-ils alors de vraies paroles ?"
Louis-René Des Forêts, Les Mendiants.

(Illustation : Alni Stalke)

samedi 7 novembre 2009

Natalia Petrovna ouvre une porte


Extrait du film Actrices, de Valeria Bruni-Tedeschi (2007).

jeudi 5 novembre 2009

Le jeu de la fuite

"[...] beauté, jeu en soi,
jeu que l'homme joue avec son propre symbole, parce que c'est sa seule chance
d'échapper au moins symboliquement
à son angoisse de la solitude,
répétant toujours à nouveau la belle auto-suggestion,
la fuite dans la beauté, le jeu de la fuite;
c'est ainsi qu'à l'homme se dévoile la rigidité du monde embelli, puisque la complète incapacité de croissance, la perfection limitée du monde
qui ne peut devenir éternelle que par la répétition
a besoin toujours de cette fictive perfection;
c'est ainsi qu'à l'homme se dévoile le jeu de l'art, serviteur de beauté,
le désespoir de l'art et son essai désespéré
de créer l'impérissable avec des choses périssables,
avec des mots, des sons, des pierres, des couleurs,
afin que l'espace mis en forme
dure au-delà des âges [...]"
H. Broch, La Mort de Virgile.

(Ilustration : Andy Dixon)

mardi 3 novembre 2009

Ce qu'on redoute le moins

"Oui, d'être dans l'erreur, c'est, au contraire de Socrate, ce qu'on redoute le moins. Fait qu'illustrent sur une grande échelle d'étonnants exemples. Tel penseur élève une bâtisse immense, un système, un système universel embrassant toute l'existence et l'histoire du monde, etc., - mais regarde-t-on sa vie privée, on découvre ébaubi ce ridicule énorme, qu'il n'habite pas lui-même ce vaste palais aux hautes voûtes, mais une grange à côté, un chenil, ou tout au plus la loge du concierge ! Et qu'on risque un mot pour lui faire remarquer cette contradiction, il se fâche. Car que lui fait de loger dans l'erreur, pourvu qu'il achève son système... à l'aide de cette erreur."
S. Kierkegaard, Traité du désespoir.

(Illustration : Jeremy Egry)

dimanche 1 novembre 2009

Nova Metamorfosi










Confitemini Domino - psaume en faux-bourdon, extrait du disque Nova Metamorfosi : Musique sacrée à Milan au début du XVIIe siècle, par le Poème Harmonique et Vincent Dumestre.
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